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C D L V O
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Je voulais vous parler de la Shoah et je n'ai pas pu. Je ne suis pas Juive, ni Tzigane, ni résistante, ni homosexuelle, je n'ai pas connu la guerre de 40, ni les camps de concentration. Je ne me suis pas senti le droit d'en parler. J'ai choisi de vous parler brièvement de la douleur. Je déteste le dolorisme, ce culte de la souffrance hors laquelle il n'est nul salut et point de rédemption, cette souffrance inutile qu'on va chercher et qu'on inflige aux noms des dieux ou d'une morale politique parce qu'elle " rend meilleur. " A contrario, il me paraît tout à fait dangereux, à l'âge adulte, de ne pas avoir connu le moindre mal, de ne jamais avoir souffert. On ne peut retirer de la souffrance aucune gloire et aucune exaltation, rien qui donne une supériorité, un pouvoir quelconque sur les autres, une sorte de mainmise ou de levier, mais celui que des parents, ou la vie simplement, aurait préservé de toute expérience douloureuse ne serait qu'un imbécile heureux. Celui qui vivrait dans la paix, le confort, dans ses frontières naturelles, de- puis toujours, sans s'être jamais remis en question, sans avoir connu ni le manque, le deuil, l'exil (physique ou moral), la maladie, celui là vivrait dans un état d'aveuglement total. Il aurait enfilé les charentaises de l'insupportable suffisance, croirait que tout lui est dû et tout horizon, autre que le sien, lui serait caché. Le mal de vivre ne vient pas de la vie elle-même, mais plutôt de la difficulté d'être reconnu et accepté par les autres pour ce qu'on est réellement, inti- mement. Or, je note qu'il est plus facile d'être consolé et compris par quel- qu'un qui a souffert que par un autre. Dans ce sens là, oui, l'expérience de la douleur, du manque quand elle n'aigrit pas, rend plus intelligent. Se sentir, se revendiquer d'un pays et d'une culture n'est pas méprisable, loin de là, mais il serait redoutable de ne jurer que par eux. Nous sommes évidemment de quelque part, cependant ce quelque part ne doit pas nous " posséder " et je parle de " possession " dans tous les sens du terme. Je ne connais qu'une issue à la possession, l'enfermement mental et le fana- tisme. Il n'y a jamais eu, me semble-t-il, d'âge d'or. Je vois l'Histoire comme un long chemin tortueux où il est facile de trébucher, de revenir sur ses pas sans s'en rendre compte, faute de balises, à cause de l'oubli, des omissions (volontaires ou non), des quiproquos, des partis pris, et de cette intolérable suffisance dont je parlais plus haut. Il est facile aussi de tomber dans un piège, toujours le même, tant qu'on n'a pas été assez malin pour le déjouer. Le piège de la guerre a des mâchoires redoutables, il ne me semble pas actuellement que nous ayons pris assez de recul, que nous soyons devenus assez intelligents, sous nos cieux, pour y échapper encore longtemps. Catherine Bastère-Rainotti Chronique de la Vie Ordinaire © 6 février 2005 (tdr) |
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