ACCUEIL du site Bibliothèque des Parents Chronique de la Vie Ordinaire
   

CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE

C
H
R
O
N
I
Q
U
E

D
E

L
A

V
I
E

O
R
D
I
N
A
I
R
E

CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE
































CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE

C
H
R
O
N
I
Q
U
E

D
E

L
A

V
I
E

O
R
D
I
N
A
I
R
E

CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE



















CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE

C
H
R
O
N
I
Q
U
E

D
E

L
A

V
I
E

O
R
D
I
N
A
I
R
E

CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE

       

RTT, PROZAC et TNT, la trinité du bonheur intégral assuré
ou NOUS DECLINERONS ENSEMBLE

Aldous Huxley - le Meilleur des Mondes Voilà longtemps que j'ai envie de vous conseiller un livre dont
la lecture m'avait durablement secouée dans mon jeune temps
" Le Meilleur des Mondes. " (disponible chez Press Pocket)

En 1932 un écrivain britannique, Aldous Huxley, imaginait ce
que serait une dictature parfaite en prenant pour thème le
progrès de la science non pas en tant que tel mais comme
une perversion du progrès de la science pour asservir une
population jusqu'à ce que ces esclaves aient l'amour de leur
servitude.

Disparition de la famille, bébés éprouvette, conditionnement
arbitraire des castes dès l'embryon, consommation à gogo,
divertissements soigneusement programmés, drogue libéra-
lisée et sexe obligatoire à volonté seraient le cocktail de cette dictature parfaite dans
ce Meilleur des Mondes.

C'est un monde où la population optima est bâtie sur le modèle de l'iceberg : huit
neuvièmes au-dessous de la ligne de flottaison, un neuvième au-dessus. Un monde
où les primevères et les paysages ont un défaut grave : ils sont gratuits. Un monde
dans lequel Shakespeare est interdit parce qu'il est vieux et surtout parce que ses
pièces sont belles et que la beauté attire et déstabilise. Un monde enfin où la vérité
est une menace, et la science véritable un danger public.

Il voyait tout en noir, ce bonhomme, hein ? Vous me direz, forcément en 1932 il n'y
avait pas de quoi se marrer. Enfin pas trop.
Après les années plus ou moins hédonistes d'après-guerre dites " années folles " de
surconsommation, de course au confort, de surcotation en Bourse, le terrible krach
boursier américain du 24 octobre 1929, le fameux " jeudi noir " avait plongé notre
monde occidental et industrialisé dans une récession sans précédent.
De faillites en fermetures d'usines, en 1932 il y avait aux Etats-Unis 12 millions de
chômeurs soit le quart de la population active, en France 350 000 chômeurs, en
Allemagne plus de 6 millions de chômeurs soit 18 % de la population active, en
Angleterre 2,5 millions. Et bien entendu il n'était pas encore question d'assurance
chômage.

En 1932, après avoir envahi la Corée, le Japon déclarait la guerre à la Chine qui venait
de sacrer son dernier empereur. Le général Salazar installait durablement sa terrible
dictature au Portugal. L'Angleterre abandonnait le libre échange. L'Espagne s'apprêtait
à entériner sa Phalange et sa guerre civile. Mussolini, le fascisme et l'huile de ricin
régnaient en Italie depuis dix ans. Staline purgeait la Russie, remplissait les goulags
et mettait des millions de Russes au travail forcé sous prétexte de communisme.

En novembre 1932 Hitler et son parti national-socialiste remportait 230 sièges au
Reichstag avec 14 millions de voix. Trois mois après, le 30 janvier 1933, il deviendra
Chancelier d'Allemagne. Les milieux internationaux de la finance et de l'industrie, les
droites monarchiste et militariste applaudiront parce qu'ils approuveront le programme
hitlérien.

Cette année là, 1932, mouraient le grand reporter Albert Londres et le formidable
stratège André Maginot dont la célèbre Ligne ne tardera pas à faire parler d'elle. Le
président de la République Française, Paul Doumer, sera assassiné en mai.
Côté naissances nous gagnons une Elisabeth Taylor, un Hubert Reeves, un Umberto
Ecco, un Glenn Gould, un Louis Malle et un Jacques Chirac.

Voilà, voilà, voilà… C'est ce que j'appelle cavaler à toute allure sur le dos de l'Histoire,
ne même pas lui égratigner le cuir. C'est tout juste un petit quiz pour briller d'un vernis
très superficiel en société et éventuellement répondre à une question du Trivial Pour-
suite. Mais cela n'a aucune importance puisque ce sont de vieilles choses et que les
vieilles choses nous n'en voulons plus.
Et pourquoi n'en voulons-nous plus ? Parce qu'elles n'ont plus lieu d'être. Nous voulons
des choses neuves. Par conséquent il est inutile de s'en souvenir ni même de les
évoquer, encore moins de les apprendre, et surtout pas de les analyser.

Où a-t-on jamais vu qu'une action entraînait une réaction ? Qui a jamais pu ou voulu
mesurer les conséquences économiques et sociales qu'entraîneraient, dans un
présent Y des facteurs économiques et sociaux similaires à ceux qui enfantèrent
bien des misères dans un passé X ? A plus forte raison si, dans ce présent Y, les
pôles géographiques des conflits ont changé par rapport à ceux de ce passé X.
La seule invariable de cette équation demeure, hélas, la volonté prégnante de ceux
qui constituent le un neuvième au-dessus de la ligne de flottaison de se préserver en
conditionnant les masses avec des idées prétendument nouvelles, quelle que soit la
longitude, la latitude ou le régime politique des pays concernés.

Ces idées nouvelles n'ont, en fait de nouveauté, que celle d'abaisser encore d'un ou
plusieurs crans la dignité humaine, d'avoir une mainmise sur le libre arbitre intrinsèque
à chaque être humain, de l'étouffer, de transformer la vérité, ou pire, de simplement la
taire, pour rendre insidieusement normale, usuelle, quotidienne, la folie furieuse de
quelques uns pour en faire une folie collective.
Les moyens employés pour canaliser les effets pervers de cette folie collective, pour
qu'elle ne tourne pas, ou le moins souvent possible, en émeute, en grève, en révolution,
toutes choses nuisibles aux intérêts supérieurs (sauf si elles sont, comme la guerre,
manipulées et préparées de main de maître), restent immuables : du pain, des jeux et
des icônes. Surtout des icônes.
C'est par ces icônes que seront distribués, répartis, instillés les nouvelles valeurs
morales, les peurs irraisonnées, les bonheurs indigents.

Je ne connais rien de mieux, à notre époque, pour compléter les journaux et les radios,
en matière de lavage de cerveau et de distillateur de pensée unique, qu'un poste de
télévision dans chaque foyer, à l'échelle planétaire. Si j'étais dictateur, j'entretiendrais
dans mon pays un vivier d'illettrés en réduisant a minima le degré d'éducation scolaire
pour en faire des pauvres laborieux auxquels je demanderais beaucoup de sacrifices
mais auxquels je procurerais en tout premier lieu de l'électricité et une télévision pour
qu'ils la regardent tous les jours, tous les jours, tous les jours, dès leur plus jeune âge.
Dans cette télévision je mettrais de faux dieux à adorer et un beau veau d'or paissant
au pied d'un arbre squelettique qui cacherait des forêts entières de connaissance afin
qu'au bout d'un temps déterminé l'ignorance et la bêtise deviennent quasiment les
attributs congénitaux majeurs de mon peuple moutonnier. Je leur donnerais aussi un
téléphone portable pour qu'ils ne se sentent pas seuls et se rassurent les uns les
autres en parlant des vacuités qu'ils auraient vues à la télévision avec les huit cents
mots qui constitueraient tout leur vocabulaire.

Nous n'en sommes pas tout à fait là, et pour l'instant vous me voyez absolument ravie
d'habiter en France et de ne pas être tout à fait gâteuse pour profiter pleinement de la
naissance de la Télévision Numérique Terrestre (TriNitroToluène - ça c'est de la
dynamite ! Totale Nuisance Toujours, la Télé Nous Tue), de la T.N.T. donc. Qu'il me
soit permis de saluer bien bas cette avancée technologique merveilleuse qui permettra
de relayer des programmes indispensables à tous et en particulier à ceux qui ont tout à
gagner avec.

Je me délecte à l'avance de pouvoir un jour regarder en haute définition des journaux
télévisés déjà si pertinents, très documentés sur la production nationale des brosses
à reluire, bourrés de micro-trottoirs ultra objectifs sur la marche du monde (réalisés la
plupart du temps dans un périmètre ne dépassant pas cinq cents mètres depuis la
porte d'entrée des studios), d'enquêtes de fond menées par exemple sur la mystérieu-
se disparition des grenouilles de bénitier à Marvolle sur Grignois ou de la rupture d'un
faisceau téléphonique à Eclaingy le Vieux. N'oublions pas bien sûr les extraordinaires
débats d'idées où le jeu consiste à parler tous ensemble mais où quelquefois quelqu'un
arrive à caser son ânerie personnelle dans un silence relatif (qui durera au mieux vingt
secondes) après avoir tapé du poing et dit fermement la seule chose qui sera intelligible
" Je vous ai laissé parler, laissez-moi parler maintenant. "
Mais naturellement il serait tout à fait injuste de causer de la télévision et de ne pas citer
le vrai fonds de commerce de cette industrie, de ce qui fait et fera toujours sa fierté et la
nôtre : la pub, la météo, le tirage du Loto, les surabondants documentaires animaliers,
la pub, la météo, les émissions de divertissement, les émissions de divertissement, la
pub, la météo, les émissions de divertissement, les émissions de divertissement, la
pub, la météo, sans parler du sport, du sport, du sport et des sportifs, leur vie, leur
œuvre, leur fortune, leurs gourous. Notre identification obligatoire à eux, les dieux du
stade, les archétypes d'un esprit sain dans un corps sain.

Dans les années 1950, soit vingt ans après avoir écrit le Meilleur des Mondes et vécu
une deuxième guerre mondiale, vu les atrocités d'Hiroshima et Nagasaki, Aldous Huxley
disait ceci dans une nouvelle préface :
" L'avenir immédiat a des chances de ressembler au passé immédiat, et dans le passé
immédiat les changements technologiques rapides, s'effectuant dans une économie de
production en masse et chez une population où la grande majorité des gens ne
possède rien, ont toujours eu tendance à créer une confusion économique et sociale.
(…)
Il y a certaines villes américaines où le nombre des divorces est égal au nombre des
mariages. A mesure que diminue la liberté économique et politique, la liberté sexuelle
a tendance à s'accroître en compensation. Et le dictateur (à moins qu'il n'ait besoin de
chair à canon et de familles pour coloniser les territoires vides) fera bien d'encourager
cette liberté-là. Conjointement avec la liberté de se livrer aux songes en plein jour sous
l'influence des drogues, du cinéma et de la radio, elle contribuera à réconcilier ses
sujets avec la servitude qui sera leur sort.
(…)
Aujourd'hui il semble pratiquement possible que cette horreur s'abatte sur nous dans
le délai d'un siècle. Nous n'avons le choix qu'entre deux solutions : ou bien un certain
nombre de totalitarismes nationaux, militarisés, ayant comme racine la terreur de la
bombe atomique (ou, si la guerre est limitée, la perpétuation du militarisme) ; ou bien
un seul totalitarisme supranational, suscité par le chaos social résultant du progrès
technologique. "

Néanmoins, si quelques antiques et sulfureux suppôts de la Pensée Diversifiée, des
intellectuels purs et durs de tout poil s'avisaient de la ramener pour prétendre que les
politiques, les hommes de science au lieu de servir les hommes se sont servis des
hommes, ou pour prétendre tirer le moindre parallèle entre notre monde et celui que
prévoyait Huxley, nous pourrions répondre à ces fossiles ridicules, sans crainte de
nous tromper, qu'ils s'égarent. Le livre d'Huxley n'était au pire qu'une caricature, au
mieux que de la science-fiction (sous domaine de la littérature.)

En effet, durant ces vingt cinq dernières années le progrès technologique n'a pas rendu
le chômage galopant dans une Europe vieillissante tandis que son économie triomphe
dans les strates financière et industrielle. L'Amérique obèse ne survit pas déguisée en
Batman justicier. La recherche fondamentale bat son plein, des énergies de substitution
non polluantes se révèlent, la physique quantique se dévoile, les maladies orphelines
vivent leurs derniers jours. Les laboratoires ne tirent aucun profit des tonnes de neu-
roleptiques qu'ils fabriquent et vendent, non plus que des médicaments destinés à lutter
contre la pandémie du Sida ou des placebos consacrés à la lutte essentielle contre la
tabagie et la cellulite. La Russie prospère et surmonte brillamment son démantèlement,
elle ne fait la guerre nulle part et ne s'apprête pas à fonder une armée commune avec
la Chine. La Chine ancestrale ne sort pas de sa réserve avec toute l'intelligence de plus
d'un milliard d'individus qui n'ont rien à perdre et dans l'esprit desquels les mots : ego,
fatigue, impossible, semblent ne pas exister, alors que ceux de : fourmilière, pugnacité,
prédominent. L'Inde, immense et protéiforme adore son voisin le Pakistan surarmé, elle
ne brade pas le travail de ses petits enfants, ni celui de ses cerveaux géniaux. Tout le
monde rêve de passer ses vacances en Corée du Nord. Des villes bibliques ou celles
de contes de fées comme Jérusalem Mossoul et Bagdad vivent mille et une nuits
étoilées. L'Afrique se porte bien dans l'ensemble. La planète aussi, merci.

Bref, la Roue de Fortune du monde ne tourne pas. Humainement, socialement, il n'y a
pas de prise de conscience profonde et véritable à avoir à titre individuel et collectif,
restons plutôt concentrés sur la constitution européenne et les derniers ajustements
économiques vaguement teintés de totalitarisme supranational et de pouvoir surcen-
tralisé qu'elle nous propose. Donc il vaut mieux que ces antiques et sulfureux suppôts
de la Pensée Diversifiée retournent dans l'Enfer d'une quelconque bibliothèque où survit
pour eux seuls un monde entièrement mort et disparu dont aucune morale, jamais, ne
saurait être tirée.

Catherine Bastère-Rainotti
Chronique de la Vie Ordinaire © 27 avril 2005

   
ACCUEIL du site Bibliothèque des Parents Retour aux Chroniques