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CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE

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CHRONIQUE DE LA VIE ORDINAIRE

        Des nouveaux outils, chronique de la vie ordinaire

J'ai lu l'article de Pierre Assouline " Triomphe de l'algorithme ", paru dans
" Le Monde 2 " du 25 février 2006, article qu'une correspondante attentive a
eu la présence d'esprit de m'envoyer.

L'article commence comme cela :
" Hors du moteur de recherche, point de salut ! II est vrai qu'après avoir tué le
métier de documentaliste, il s'est imposé comme un instrument indispensable
à la connaissance. Sauf qu'il pourrait bien avoir également tué en nous une
certaine forme de curiosité faite de patience, d'exigence intellectuelle, de souci
de hiérarchie dans les repères et de vérification de l'information. "
(Copyright Pierre Assouline - Le Monde 2 - 25.02.2006)

Pour appuyer ce préambule, suit une longue digression déplorant, plus ou
moins, qu'un internaute ait trouvé en trois secondes, sur le moteur de recherche
Google, la clé d'une énigme littéraire vieille de quelques décennies. Il s'agissait
d'attribuer une identité au poète dont Flaubert, dans sa Correspondance, citait
quelques vers sans le nommer.
Tous les flaubertiens éminents s'étaient cassé les dents dessus. Sauf un
Russe, Serge Zenkine, directeur de recherche à l'université des sciences
humaines de Moscou. M. Zenkine avait bien publié sa grande découverte en
1984, mais les autres flaubertiens distingués n'avaient pas mis leurs nez
dans son bouquin.
Le nom du mystérieux poète était Victor Hugo, et c'est un certain M. Claude
Cambe qui a été assez judicieux pour le trouver. J'ai noté avec amusement
que, dans l'article du Monde 2, le nom de M. Cambe est soigneusement
sous-titré de ses propres paroles de présentation " un modeste amateur
d'Aix en Provence ", sans doute pour mieux appuyer le côté scandaleux,
ébouriffant, quasiment Sans-culotte, de l'affaire.

Enfin, Pierre Assouline partage l'inquiétude de M. Biasi, généticien littéraire :
Ceux qui l'utilisent le plus efficacement, dans les domaines du savoir, viennent
du livre, possèdent les repères, les critères de sélection, les techniques d'in-
vestigation du " lector ". Or, des générations n'auront peut-être bientôt pas
d'autres livres que ceux de l'écran et des moteurs de recherche.

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Alors, je vais vous dire : c'est un faux débat. A mon idée. C'est rester, je le
crains, à débatte du sexe des anges et de l'opportunité de concéder une âme
aux femmes et aux sauvages, bons ou mauvais. C'est défendre une chapelle.

De façon un peu lapidaire, je dirais que nous revivons la même stérile lutte
comparative à chaque fois qu'un nouvel outil populaire apparaît. Un outil, qui
plus est, qui permet de gagner du temps à une tête bien faite. (Ne nous leurrons
pas, les autres y resteront parfaitement étanches et s'en serviront mal.)
Quelques exemples :
- les livres : une misère par rapport à la tradition orale destinée aux seuls initiés.
- l'imprimerie : une déchéance par rapport aux manuscrits enluminés des
-.moines.
- la ronéo : une pauvreté par rapport aux incunables.
- la photographie : une dérision par rapport à la peinture.
- la voiture : une ineptie par rapport aux chevaux.
- l'avion : une hérésie au regard des décrets de Dieu qui aurait mis des ailes à
-.l'homme s'il avait voulu qu'il vole, et au fameux principe de physique qui veut
-.qu'un plus lourd que l'air ne saurait voler.

Tout ça, voyez-vous, et toujours à mon idée, est hautement judéo chrétien :
il faut souffrir pour être beau, en baver pour arriver au moindre résultat. En
résumé, le talent, le savoir, sont directement proportionnels à l'effort produit,
et au temps passé à le produire. Exact reflet du fils de l'apothicaire Diafoirus
qui compensait sa bêtise congénitale par l'application à l'étude. Son père disait
de lui, en se rengorgeant :
" Il est long à apprendre, mais quand il sait, c'est gravé dans le marbre. "

L'intelligence n'est pas donnée à tout le monde dans les mêmes proportions.
Nous naissons inégaux. A chaque époque de l'histoire, quel que fut le progrès
technologique, il y a toujours eu des fils qui ont préféré, soit par prudence, soit
par méfiance, soit par respect excessif, soit par manque de moyens, mais
surtout par manque d'imagination, répéter ad vitam aeternam les gestes
inventés par leurs pères sans jamais y apporter d'amélioration. Stagnation.

Et puis il y a les autres, ceux qui se demandent comment se libérer du vulgaire,
du grossier. Ceux qui inventent les machines à laver le linge, par exemple. On
pourrait continuer à rêver du bon temps des lavoirs et des lavandières aux bras
gercés par la soude et l'eau glacée. On pourrait dire que le linge est moins bien
lavé qu'à la main. Mais quel linge, puisque dans le même temps, les progrès
sur les tissus ont bondi.
Au même titre qu'on peut se demander si le fait d'obtenir des résultats de
recherche, en trois secondes ou en trois minutes, sur un moteur Internet est
aussi noble, aussi onirique, que d'avoir ouvert fébrilement tous les livres d'une
bibliothèque en " respectant la hiérarchie des repères et la vérification des
informations. "

C'est oublier un peu vite :

- Que plus des trois quarts du contenu d'Internet sont fournis par monsieur et
-.madame Tout le Monde, des gens curieux, passionnés, souvent autodidactes,
-.qui mettent à la disposition de tous leurs connaissances.
- Que les critères de sélection d'un " lector " peuvent être tout aussi sujet à
-.caution que les critères de pertinence d'un moteur de recherche.
- Qu'il importe peu que les livres, un jour, soient tous sur écran. Parce qu'il
-.ne faudra pas chercher, dans ce changement de support à la lecture, les
-.éventuelles lacunes cognitives de nos enfants, mais plus sûrement dans
-.la façon dont on leur aura appris à réfléchir.
- Que toute production littéraire est le reflet d'une société.
- Qu'il ne faut, de toutes façons, pas plus faire confiance à ce qui est écrit dans
-.les livres qu'à ce qui est écrit sur le Net, sans l'avoir soi-même confirmé.

C'est oublier qu'en toute époque, en toute saison, dans notre monde occidental
repu, 80 % de la population profitent béatement du progrès et le galvaudent, 1 %
produit le progrès, 19 % comprennent le progrès et l'enrichissent. Ces derniers
20 % ne servent à rien, sauf à maintenir dans leur incurie, leur insatisfaction ou
leur bonheur à la petite semaine les 80 % majoritaires. Le jour où le taux sera
de 35 % de créatifs / 65 % de consommateurs, le monde changera. Pas avant.
Internet pourrait y contribuer... A condition de lui en donner vraiment les moyens.


© Catherine Bastère-Rainotti - tous droits réservés, reproduction interdite.
Chronique de la Vie Ordinaire - première publication mercredi 8 mars 2006
   
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