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Mourir cela n'est rien - Mourir,
la belle affaire ! |
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C D L V O
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Le 6 novembre dernier, sur France Inter, l'émission
Service Public avait pour thème " Sommes-nous bien soignés quand on est vieux ? " Invités : le Pr. Jacques Soubeyrand chef de service de médecine interne et de gériatrie à l'hôpital Sainte Marguerite de Marseille, coauteur du livre " On tue les Vieux " (1), et face à lui, David Causse, délégué général adjoint de la fédération hospitalière française. Résumons le propos du livre et de l'émission : les personnes âgées dans les hôpitaux seraient maltraitées, délaissées, surmédicamentées, voire droguées, par souci d'économie, les restrictions budgétaires étant en effet le plus souvent la cause de ces maltraitances. En Occident en général, on ne respecterait plus nos anciens, il ne ferait pas bon être vieux actuellement à l'hôpital, on y serait forcément malmené. Toutes les semaines des patients seraient euthanasiés dans les services de cancérologie sans qu'il soit possible de les protéger. Le Pr. Soubeyrand précise par ailleurs que malgré le développement de structures pour l'accueil des personnes âgées, sur le terrain on ne voit pas arriver les moyens humains qui permettraient d'y travailler correctement. Les conditions de réception ne sont pas dignes d'un pays comme la France. Les pouvoirs publics ne font pas grand-chose. Manque de personnel, (il faudrait un supplément de 12 000 infirmières et de 3 000 médecins), et manque de réelles compétences gériatriques du personnel en place, malgré son remarquable dévouement. En bref, nous n'avons pas de culture gériatrique, c'est à dire pas de culture de la personne âgée, pas de culture de nos anciens, dans le fonctionnement de nos institutions qui n'ont pas bougé depuis plus d'un siècle. Un titre tel que " On tue les Vieux " peut choquer ou paraître excessif, mais il est sûrement nécessaire à une saine réaction. On est loin du Vivons vieux, de plus en plus vieux, vers un avenir joyeux, clamé par les publicités, les conseils et les enquêtes des magazines people puisque, dans la réalité des choses, une question reste posée sans avoir reçu de réponse : dans le monde d'aujourd'hui et dans celui de demain quelle est ou quelle sera la place réservée aux vieux ? Le Pr. Soubeyrand, en tant que médecin, entendait réveiller les consciences devant une maltraitance insidieuse des anciens qui contribue, selon lui, à accélérer leur fin de vie, tandis que M. Causse, en tant que gestionnaire efficace, s'attachait sinon à les endormir, du moins à les anesthésier. Soigner les vieux n'est pas productif. Dans une démocratie qui se targue d'offrir à tous les mêmes droits, ceci ne peut relever que du Service Public pour la majorité des citoyens aux revenus modestes, à fortiori pour ceux qui ne disposent que du minimum vital, ceux qui survivent sous le seuil de pau- vreté, faute de vouloir les appeler des indigents (en français non politique- ment correct dans le texte). Pourquoi le Service Public ? Parce que, comme l'expression l'indique, c'est un Service du devoir de la Nation, et qu'il ne peut en aucun cas engendrer de bénéfices hors celui de servir le citoyen. Comment cela peut-il s'insérer dans les programmes de nos gouvernants, incapables de lutter contre la déshumanisation des conditions de travail et contre la course aux profits, préoccupés de satisfaire les contribuables les plus nantis quand ce n'est pas des actionnaires avides, le drapeau brandi de l'assistanat à bas prix ou celui de la charité des dames patronnesses de la comtesse de Ségur ? L'hôpital a déjà du mal à faire face aux besoins des malades des générations actives, alors les vieux, vous pensez ! Les soins aux vieillards au jour le jour sont très astreignants. Il n'y a pas assez de personnel, il n'est pas bien formé parce que les institutions - hôpitaux, maisons de retraite, associations d'auxi- liaires de vie - recrutent à bas salaire et souvent n'importe qui. Dans bien des associations d'aide à domicile, on embauche principalement dans les couches très défavorisées de la population des gens eux-mêmes bourrés de problèmes matériels et existentiels, pratiquant des horaires qu'ils aménagent à leur gré, souvent inadaptés au réel bien-être de la personne âgée. J'ai vécu ce problème avec ma mère âgée, je sais de quoi je parle. Ma mère était déjà atteinte du syndrome de Parkinson, une auxiliaire de vie venait l'assister trois fois par jour. Elles étaient quatre à se partager la semai- ne, avec plus ou moins de compétence, et elles n'étaient pas tenues de faire quelque tâche ménagère que ce soit. Ma mère n'était jamais levée avant neuf heures. Une fois la toilette faite, et pas toujours bien faite, elle prenait le petit déjeuner et sa première prise de médicament à 10 heures. A raison de trois prises médicamenteuses par jour, alors qu'il faut généralement six heures d'écart entre chaque prise, l'écart n'était jamais respecté, puisque la deuxiè- me prise avait lieu au déjeuner soit à 13 heures, au plus tard. L'auxiliaire, toujours pour commodité personnelle, se présentait très tôt le soir pour le coucher, ce qui déprimait ma mère, bloquée au lit le plus souvent dès 19 h 30. Une de ces auxiliaires, embourbée dans des difficultés financières, réussit à l'apitoyer sur son sort pour lui extorquer de l'argent. Nous apprîmes par la suite qu'elle abusait aussi de la ligne téléphonique de certains vieillards. Je ne fais pas de ce cas de figure une généralité, c'est le témoignage d'un vécu personnel. J'ai eu la chance de connaître mon grand-père, né en 1889, et qui a vécu ses dernières années dans notre foyer. Ce qu'il me décrivait de la vie des vieux de son temps n'était pas joli à entendre. " Les vieux connaissaient une grande misère de mon temps. Le bon vieux ..temps ! … Ben ouiche ! Tu parles ! Sans enfants chez lesquels trouver ..refuge, ils étaient condamnés à la mendicité, ou à des hospices sordides, ..recroquevillés au fond d'une alcôve, mal nourris, quelquefois étouffés d'une ..façon ou d'une autre lorsqu'on ne les supportait plus. " Mon grand-père était un orphelin recueilli par des paysans qui l'ont aimé comme un fils. Il décrivait comment, à treize ans, quand il devait aller soigner les bêtes pendant que la fermière était absente, il était obligé d'attacher le vieux fermier devenu sénile dans son fauteuil, afin qu'il ne tombe pas dans le foyer de la cheminée. Que ne s'est-il pas fait critiquer par les bien-pensants du village pour sa barbarie ! Et pourtant, que faire ? Laisser le vieil homme vaquer et charbonner dans les braises ? Ma grand-mère était domestique " chez les riches ", comme elle disait. Elle pouvait témoigner que les vieux bourgeois passaient leur temps enfermés dans leur chambre dès qu'ils n'étaient plus montrables en société. C'était en France, pendant la Belle Epoque. Mais voilà que, pour faire bonne mesure, on nous ressert la sempiternelle ritournelle de l'Occidental qui néglige ses anciens, appuyée par la belle phrase d'un écrivain malien : " Un vieux qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. " Je ne crois pas au tableau idyllique de l'égard dû et donné aux vieillards en Afrique. On oublie de préciser que ce sont les femmes, corvéables à merci, qui assument le poids des vieux parents, et quand on connaît la condition faite aux femmes et aux enfants, dans la plupart des pays de ce continent, on est en droit de douter que celle des vieux à charge y soit meilleure. Non, vraiment, je n'ose pas imaginer la réalité du sort fait aux plus fragiles dans ces pays de misère et de violence. Combien de personnes atteignent l'âge de nos vieux, dans ces pays ? Quand ils y arrivent, principalement grâce à une résistance morale et physique favorisée par la loi de la sélection qui y joue encore pleinement son rôle, ils sont bien entendu considérés avec un immense respect, parce que ce sont des exceptions à tous points de vue. Soit dit en passant, ils sont aussi les principaux acteurs de la paralysie à faire évoluer les mentalités les plus archaïques. Du fait que beaucoup de ces régions sont restées rurales, je suis portée à penser que pour une personne âgée et valide la vie paysanne offre plus de possibilités de se rendre utile. Utile par des petits travaux, des petits coups de main, ou sim- plement la surveillance des enfants, une utilité qui favorise un meilleur état psychique et physique. Continuer à être utile sera sans doute plus compliqué pour un citadin, travailleur d'usine ou d'entreprise, qui prendra sa très maigre retraite en pleine force de l'âge, se retrouvera oisif, éloigné la plupart du temps de ses enfants, coupé de tout ce qui a fait son enracinement social. Plus une communauté est pauvre, plus l'entraide solidaire est vitale. On ne peut échapper à l'enfer du dénuement physique et mental que par un surcroît de collectif. Une telle communauté ne doit sa cohérence, son homogénéité qu'à la multiplication des liens affectifs (bien que de fortes animosités y éclosent aussi, ne soyons pas angéliques), et à la vie menée en permanence sous le regard des autres. Cela peut expliquer que les vieux y soient alors mieux entourés, comme les enfants d'ailleurs, mais pas forcément mieux soignés. Le Pr. Soubeyrand, citait Adam Smith philosophe et économiste écossais du XVIIè siècle, un des pères fondateurs du libéralisme, pourtant : Quand la société s'enrichit on s'occupe moins bien des vieux. Il est vrai que prôner le travail à forte flexibilité, le déracinement permanent par des déménagements tous les cinq ans en moyenne, le nécessaire travail des femmes (je ne le déplore pas, je le constate) et s'étonner parallèlement de la difficulté qu'ont les jeunes générations à prendre soin de leurs anciens, c'est une malhonnêteté. Je ne veux pas dire que les familles ne sont pas concernées, qu'elles ne doivent pas être vigilantes, attentives, qu'elles ne doivent pas faire pression sur les directions des institutions, les rencontrer régulièrement, les alerter lorsque la qualité des soins se dégrade. Mais qu'en est-il des vieux dont les liens familiaux sont inexistants ou distendus ? De ceux qui n'ont pas les moyens de payer fort cher des maisons de retraite de luxe - à supposer que les conditions y soient meilleures en l'absence de contrôle familial ? Ceux-là sont tributaires de la solidarité de tous et des structures de l'Etat, en priorité. Oui, ne plus parquer les vieux, mais les mélanger aux autres générations ! Oui, la société dans notre pays ira peut-être mieux quand les vieux iront bien également. Mais que personne ne se dédouane de ses responsabilités, y compris et surtout nos chères Instances Républicaines, et qu'elles aient le courage d'aller à rebours de cette gangrène mortelle : l'avidité aveugle et la règle absolue du profit d'abord et avant tout, qui laissent croupir les plus faibles. © Liliane Alarcon - Chronique de la Vie Ordinaire - mercredi 15 novembre 2006 Tous droits réservés, reproduction interdite. ................................ (1) " On tue les vieux " Editions Fayard - Christophe Fernandez, Thierry Pons, Jacques Soubeyrand, Dominique Prédali. Sites à voir : Celui du livre " On tue les vieux " Celui de l'émission " Service Public " - Isabelle Giordano & Yves Decaens |
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