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C D L V O
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L'ARGENT
Nous étions quelques amis à partager le même repas, un de ces repas où l'esprit communie avec un goût certain pour la bonne chère. Un de ces repas où il ne manque rien de ce qui fait aussi, en France, la joie de vivre. Du plaisir simple de nous aimer et d'être réunis, jusqu'à la satisfaction de déguster ensemble des mets délicats, en passant par la magie du temps qui semble, dans ces cas-là, se dilater à l'infini, nous devisions, défilant nos chapelets de gaudrioles, de menus faits, et même, parfois, le vin aidant, nous échangions quelques idées moins superficielles. Nous étions venus à bout des radis du jardin, du concombre à l'échalote, d'une terrine-maison de sandre en gelée, du lapin en gibelotte, des légumes primeurs, de la salade croquante. Nous avions réglé leur sort à quelques crus blancs et rouges pour aider à la digestion. Oui, c'est un fait certain que le bon vin aide la digestion. Qu'on n'aille pas nous taxer d'être des boit-sans-soif. Pensez bien que nous ne sommes que des gourmets suffisamment avisés pour reconnaître les vertus digestives du vin. …Que les décharnés célèbres, les frugaux reconnus, les diplômés ès tempérance, les intellectuels anachorètes nous pardonnent, nos pensées ne sont jamais assez profondes pour nous couper l'appétit. C'était le moment où nous reprenions notre souffle, comme des sportifs à la mi-temps, avant d'attaquer la deuxième partie de ce match gastronomique dont nous comptions bien sortir victorieux. Il y avait sur la table, en train de nous attendre, outre quelques nouvelles bouteilles de vin, du pain croustillant, un plateau avec sept ou huit sortes de fromages irrésistibles, desquels il faudrait tout de même se méfier s'il était question de pouvoir goûter ensuite à la tarte Tatin incrustée de caramel et de crème fraîche. Encore qu'un petit verre de Calva par dessus ce dessert un peu riche aiderait, là aussi, à la digestion. Nous n'étions pas malheureux. Parce qu'il est toujours plus facile de parler de choses graves entouré de bien-être, puisque nous étions gais et déjà presque repus, nous parlâmes de la guerre. De la guerre en général (en général et en civil, glissai-je finement) et de la prochaine guerre, en particulier. Celle qui bouillonnait dans les marmites du monde avant de déborder tôt ou tard un peu partout. Encore qu'en relisant ce que je viens d'écrire, je réalise que je me trompe. Nous n'avons pas parlé de la guerre. Nous ne pouvions pas parler de ce que nous ignorions. Nous qui n'avions qu'un souvenir oral, culturel, des première et deuxième guerres mondiales. Nous qui étions tous nés dans un pays en paix, qui ne connaissions que le calme et l'abondance, s'il fallait en croire ce que nous avions sous les yeux, nous ne pouvions pas nous aventurer sur le terrain de la misère quotidienne d'une guerre. Bien qu'individuellement nous ayons tous, chacun à notre manière, traversé des déserts arides, connu des moments de détresse, quelquefois de longs passages à vide, nous préférions en rire et nous aurions eu honte, je crois, d'appeler cela " notre guerre " même si nous eûmes parfois, par le passé, la certitude d'être en état de siège. " C'est la vie ! " c'est ce que nous disions. Parce qu'il est impossible d'atteindre la cinquantaine sans s'être un peu battu. Donc, ce jour-là, entre la poire et le fromage, le soleil entrait à flots par les fenêtres ouvertes, la fumée bleuâtre de nos cigarettes flottait dans l'air, et nous étions tous tombés d'accord sur le motif, le vrai, d'une guerre. D'après nous, toutes les bonnes raisons données à une guerre même réputée juste n'étaient que duperies pour cacher la soif de pouvoir de ceux qui l'avaient décidée. Et, mon Dieu, à part l'argent, qu'est-ce qui donne le vrai pouvoir ? Ne cherchez plus, c'est l'argent ! Quels sont les leviers du pouvoir ? Encore l'argent ! De tous temps, avait-on envahi le moindre pays pour porter le fer dans la chair d'une dictature et apporter les lumières de la sainte liberté, de la glorieuse civilisation ou pour s'emparer des richesses de ce pays, de son sous-sol, de son sol, de tout ce qui peut être négocié, converti en argent ? L'argent ! Le maître-mot était lâché. Comme au Café du Commerce, nous enfourchâmes des dadas monétaires éculés, nous brassâmes des poncifs argentifères, nous écumâmes une vieille soupe bancaire servie bien des fois avec ce laisser-aller bon enfant des gens qui s'apprécient assez pour ne pas se formaliser de quelques lacunes historiques, d'une ou deux contradictions venues émailler leurs propos. Nous survolions les actes guerriers passés et à venir, en galopant dans l'histoire, en subodorant le futur sans aucune originalité mais de bon cœur. Nous passâmes en revue les croisades, les colonisations de continents entiers, les annexions de territoires, tous les massacres, les boucheries, auxquels elles avaient donné lieu. Et pour quoi au bout du compte ? Pour l'argent. Pour l'or, le platine, l'ivoire, les pierres précieuses, le café, le pétrole, les fourrures, la terre fertile qu'on n'a pas chez soi. L'argent ! Qui nous disait qu'un jour nous ne nous battrions pas pour de l'eau du jour où elle serait si rare qu'elle vaudrait encore plus cher ? -" Plus cher que quoi ? " -" Que la vie elle-même, peut-être ? " -" Que je sache, on n'a jamais hésité à zigouiller un bon paquet d'individus de part et d'autre à chaque fois qu'il s'est agit de s'emparer de quelque chose de valeur. Qu'est-ce qu'elles pesaient leurs vies dans la balance ? Mais du moment qu'on peut cautériser les plaies avec une bonne raison morale, l'honneur est sauf. " -" Il faut avouer que pour le loyer ou les courses, c'est pratique le fric tout de même. " -" C'est vrai. J'ai été fauché longtemps, ma vie était devenue incroyablement compliquée. " -" Je ne dis pas le contraire, je ne prêche pas la pauvreté, seulement il s'agirait de savoir se contenter de ce qu'on a. Je ne comprends pas que les trois quarts des richesses mondiales soient entre les mains de quelques familles, de quelques dirigeants de lobbies qui n'en ont jamais assez, jamais assez ! " -" Comment est-ce qu'on a pu laisser faire ça ? " -" Pour l'argent, tout le monde ferme son clapet… " -" On en crèvera. " -" Qu'est-ce qu'il faut faire ? " -" La révolution ! " -" On l'a déjà faite. Pour ce que ça a donné, merci du peu. " -" Quant au communisme… " -" Oui, on a vu. " -" Vous voulez que je vous dise ? Les seuls vrais communistes du monde c'était les Indiens d'Amérique. Et ils ne le savaient même pas. Ceux qui restent sont dans des réserves à présent. " -" Je me demande si on n'a pas fait le tour des systèmes démocratiques possibles, des mouvements politiques probables. Il n'y en a pas un qui vaille mieux que l'autre. " -" L'argent pourrit tout. " Quelqu'un dit : -" N'empêche, ça ne me dérangerai pas de gagner au loto, moi. " -" Eh ! bien, moi si. " déclara Charlotte. -" Tiens ! Elle est bien bonne, celle-là. C'est la première fois que j'entends ça. " -" C'est que Charlotte est déjà si riche qu'elle ne saurait pas quoi faire du reste. Hein, Charlotte ? " -" Je vous assure que je ne voudrais pas de tout cet argent, j'en serais malheureuse. " -" Eh ! Tu sais ce que disait Jules Renard ? " Si l'argent ne fait pas le bonheur, rendez-le ! " -" C'est ça : tu peux me le rendre à moi, si tu veux. Je t'assure que je ne pleurerai pas. " -" Riez ! Riez ! Mais je sais bien ce que je dis. J'ai fait un rêve… " -" Martin Luther King… le retour ! " Charlotte haussa les épaules avant de poursuivre : -" J'ai rêvé que j'avais gagné la super-cagnotte du loto. " -" Rien que ça ! Tu ne te mouches pas du coude, toi, dans tes rêves ! " -" Mais tais-toi. Vas-y Charlotte, tu avais gagné la super-cagnotte… " -" Oui, c'était si réel, si net, si précis que j'ai eu l'impression d'avoir rêvé la nuit entière alors que je sais très bien qu'un rêve dure peu de temps. Enfin, quand je dis rêvé, c'est plutôt que j'avais la certitude de vivre ces choses. Toute la journée d'après, j'ai eu du mal à me débarrasser de ce songe. " -" Il fallait regarder ton relevé de compte, ça t'aurait tout de suite guérie. " -" Pas la peine, le problème n'était pas là, tu vas voir. Donc j'avais gagné la super-cagnotte. Je précise que j'avais gagné la totalité de la somme. J'avais été la seule à trouver les six bons numéros, je raflai l'entièreté de la mise en jeu. Cela représentait un nombre considérable de millions, tellement considérable que je ne sais même pas combien il faut de zéros pour l'écrire. J'étais folle de joie. " -" Bin tiens ! " -" Tu penses ! Imaginez ça : j'étais riche, très riche, immensément riche. Vous me connaissez, je ne suis pas avare, j'ai une grande famille, pas mal de copains, personne ne roule sur l'or, j'allais pouvoir gâter tout le monde. " -" Oh ! la brave petite ! " -" Tu sais qu'on t'aime, toi ? " -" Attends la suite. Je commençai d'établir une liste des personnes avec lesquelles je voulais partager le gâteau. En priorité venaient mes parents, mes sœurs, mes enfants naturellement. Ensuite je couchais les noms de mes amis, d'abord ceux des plus vieux, les camarades d'enfance, puis les moins anciens, et enfin les plus récents. J'écrivais fébrilement ajoutant toujours des noms à cette liste que je voulais exhaustive. Je me souvenais brusquement d'Untel qui tirait le diable par la queue, d'Unetelle qui en bavait. J'étais très contente de moi. En face de chaque nom je portais les sommes que je comptais offrir, exaltée à l'idée de soulager autant de gens. Puis je fis l'addition de tous ces nombres. Le total était énorme. Pas au point de me dépouiller de mon capital, mais suffisamment pour l'écorner de manière significative. L'angoisse me saisit, un sentiment d'injustice me pinça le cœur : je me sentis devenir pauvre, tout d'un coup, d'avoir enrichi les autres. Comme je ne voulais pas renoncer à mon beau geste, je revis simplement à la baisse mes élans de générosité et je diminuai sensiblement le montant de chaque don. Je refis soigneusement le total. Il y avait une différence notable mais je trouvai encore qu'il ne restait pas assez d'argent pour moi. Alors je réfléchis sérieusement au bien-fondé des noms portés sur cette liste en commençant par les amis puisqu'ils étaient les plus nombreux. Je m'avisai que je ne connaissais pas Machin depuis si longtemps que ça, finalement. C'était, à la limite, un parfait inconnu. Je rayai son nom. Et Truc ? Oh ! Truc se plaignait toujours mais il s'en sortait très bien. Je rayai aussi son nom. Tout bien réfléchi, Bidule n'avait jamais rien fait pour moi, pourquoi allai-je m'en embarrasser ? Son nom disparut. Chose, oui, peut-être fallait-il garder Chose qui se débattait dans la mouise. Et puis non, tiens ! Si je donnais à Chose je devrais aussi donner à Machin, à Truc, à Bidule. Autant ne pas soulever de polémiques. Et ainsi de suite. De rature en rature, j'élaguai, je dégraissai, j'allégeai ma liste. J'éliminai au fur et à mesure de mes déductions spécieuses les noms des copains, jusqu'à ce qu'ils s'évaporent tous et qu'il ne reste plus que ceux de la famille. Je refis mes comptes, persuadée que cette fois les choses iraient bien. Une atroce déception me ravagea lorsque je constatai que j'étais encore lésée. J'amenuisai mes offrandes de nouveau. Mais rien n'y faisait, je trouvai encore et toujours qu'il n'y avait pas assez d'argent de reste pour moi. Alors je me souvins bien à propos que mes sœurs avaient toujours été odieuses avec moi, que nous n'étions d'accord sur rien, qu'elles m'ignoraient depuis des années. Elles disparurent de la liste. Je considérai ensuite que mes parents, à leur âge étaient pourvus de tout et n'avaient besoin de rien. Je biffai leurs noms la conscience tranquille. Les enfants ? Je verrai à les nantir au coup par coup. C'était mieux, beaucoup plus raisonnable. A savoir s'ils ne feraient pas de bêtises avec leurs sous, l'argent tourne si vite la tête ! Ils furent les derniers à s'envoler hors du royaume de mes bonnes œuvres. J'avais lutté pied à pied toute la nuit pour oublier de vieilles convictions, pour renier mes amours, pour mettre de la distance entre les autres et mon argent, pour juger que je ne devais rien à personne. Mais j'avais gagné ! Et quelle victoire ! Je ne me reconnaissais plus, j'avais coupé tous les ponts, je préférais la solitude pour rester maîtresse de ma fortune. Mon pactole était intact. J'étais assise triomphalement en haut de cette montagne d'argent tombé du ciel. C'était devenu le plus important. Je me suis réveillée très fatiguée et parfaitement écœurée de moi-même. Je vous l'ai dit, ce rêve était si vivant, si réel que je ne doute pas d'avoir vu la vérité. Voilà pourquoi je préfère rester tranquillement à ma place. Dans le fond, on n'a jamais vu un riche devenir riche en distribuant ses millions. Et puis moi, l'argent facilement gagné, je ne trouve pas ça moral. D'ailleurs, je ne joue jamais au loto. " Un ange passa. Puis quelqu'un demanda : -" Qui veut du fromage ? " Catherine Bastère-Rainotti - © 28 mars 2003 |