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C D L V O |
![]() Pour tout vous dire, si Noël, à mes yeux, est une fête qui clôture glorieusement, chaleureuse- ment la vieille année (quelle qu'elle aie été), le nouvel an me laisse indifférente. Voire désabusée. Avec la meilleure mauvaise foi du monde, je ne peux pas ignorer qu'à l'an neuf, un long chemin de douze mois inconnus attend d'être parcouru. La machette à la main, il faudra se frayer une voie dans cette forêt vierge. Chaque début d'année je suis réduite à l'état de guenille ambulante. Je traverse janvier de préférence les yeux fermés. Les pauvres hères qui me souhaitent le traditionnel "Bonne année, bonne santé" ne sont pas les bienvenus. Je suis découragée à l'avance de savoir qu'il faut tout recommencer. C'est long, c'est pesant ! C'est l'hiver avec son ciel bas, le printemps et ses pluies à durée indéterminée, l'été, peut-être, s'il fait beau, l'automne, déjà ! alors qu'on n'a rien vu passer du reste de l'année… Toujours optimiste, je pense aux guerres présentes et à venir, à tous ceux qui crèvent et crève- ront encore dans l'indifférence générale, au massacre organisé de l'innocence, de la beauté, de l'intelligence. Je me dis que cette année peut bien s'appeler 2002 ou 1002, qu'est-ce que ça change ? Je suis follement gaie. J'offre à janvier un regard buté, un front têtu, une inaltérable mauvaise humeur à fatiguer tout le monde. Sauf moi. Je trépigne : "Non, je ne prendrai pas de bonnes résolutions ! Les bonnes résolutions n'ont qu'à me prendre, moi." Voilà à quelle extrémité me réduisent les cotillons et l'agitation sur commande. A vrai dire c'est plutôt quand retombe l'excitation générale et la mienne, en particulier, que je me retrouve dans un état de vacuité totale. Comme s'il n'y avait plus de vie possible après les fêtes ! Je me demande si ce n'est pas une dépression post-prandiale ? Une sorte de long cri de détresse qui viendrait d'un organisme surmené par le foie gras, les marrons glacés, le chapon et autres douceurs trop nourrissantes de fin d'année. Ou alors c'est une auto-flagellation rétroactive bien dans mon éducation judéo-chrétienne : "Tu t'en es mis plein la lampe d'accord ! Maintenant fini la rigolade, il faut payer. Attelle-toi à la charrue et tire !" Ce qui est loin de flatter ma paresse innée. Comme c'est sournois, ça aussi ! Dans le doute, il y a quelques jours, je suis allée au marché acheter les poireaux du pot-au-feu rédempteur. Il faisait un froid de loup, un vrai froid d'hiver, mais le marché, c'est le marché. Il ne viendrait à l'idée de personne de ne pas y aller. Nous étions quelques uns à faire la queue devant l'étal du marchand de légumes pratiquement statufiés par le vent du nord qui soufflait droit sur nous. En attendant mon tour, j'observai à la dérobée, le profil délicat de la très vieille dame debout, bien droite, devant moi. Je me demandai comment elle se débrouillait pour ne pas trembler, pourquoi elle prenait le risque, à son âge, d'affronter un climat polaire. Je voyais des ridules de gaîté autour de son œil d'un bleu intact de myosotis, la bouche charmante maquillée de rose tendre sous un petit nez très fin. Qu'elle est belle ! pensai-je. Quelle prestance ! Quelle vie heureuse a-t-elle eue pour rester si préservée ? Sur ces entrefaites, vint notre tour à toutes les deux, d'être servies. Dans l'état de délabrement mental qui me caractérise à cette époque de l'année, je crus très fin d'échanger avec le vendeur quelques blagues sinistres sur le froid, l'hiver, la dureté de la saison, etc… Le brave marchand hochait la tête : il en savait quelque chose lui qui passe ses journées dehors ! C'est alors que la vieille dame m'adressa la parole : -" Vous savez, j'ai connu les deux guerres : la grande et l'autre, celle de 40. A la première j'étais bien petite, mais je me souviens que très rapidement, les femmes de ma famille se sont habillées de noir. En grandissant, je me suis rendue compte que la plupart des hommes de chez moi étaient morts. A la deuxième j'étais mariée et j'avais des enfants. Un jour, les bombes alliées ont pillonné tout le quartier. Ma maison y est passée, comme bien d'autres. Dedans il y avait mon mari et mes enfants, moi j'en suis réchapée parce que j'étais sortie en courses et que je m'étais mise à l'abri ailleurs. Qu'est-ce qu'il fallait faire ? Devenir folle en me demandant pourquoi eux et pas moi ? Ou vivre ? J'ai longtemps balancé entre les deux. Et puis, avec le temps j'ai appris que sans racines on peut croître quand même. Il faut pousser par le milieu, se faire grandir le coeur. Croyez-moi, Madame, la vie doit continuer. Considérez donc la bouteille toujours à moitié pleine et jamais à moitié vide. Voyez comme aujourd'hui le soleil est brillant et le ciel d'un bleu inouï ! Il fait froid, d'accord, mais n'est-ce pas plus joli que la pluie avec un ciel gris-plomb ? " Pendant qu'elle me parlait, je regardais ses mains qu'elle avait dégantées pour payer ses achats. De petites mains élégantes et nerveuses, pleines de sève et de force qui traçaient dans l'air les volutes de l'espoir, la résistance, la joie simple. J'étais pleine d'admiration pour une philosophie aussi lumineuse, aussi sereine. Mais je ne suis pas sûre de ne pas être devenue plus amère en pensant au prix monstrueux qu'il lui a fallu la payer. Bonne Année 2002 ! Ce qui nous fait, grosso modo, Bonne Année 305,20 ... en Euros... évidemment ! Catherine Bastère-Rainotti - janvier 2002 ![]() |