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Chroniques de la Vie Ordinaire

 

lirecreer.org - les Chroniques de la vie ordinaire

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        L'ESPRIT DES LIVRES

Une amie acheta récemment une maison dans les combles de laquelle elle trouva des
caisses de livres dont elle n'avait que faire. Elle fit appel à moi, la papivore. J'étais paraît-il
son seul recours.

Je fouillai là-dedans comme dans la caverne d'Ali Baba. Très vite cependant, et à ma grande
surprise, la plupart des ouvrages qui me plaisaient étaient " déjà réservés ". C'est ce que me
dit mon amie. Après quoi elle ajoutait invariablement " Sers-toi, sers-toi ! Il y a d'autres livres.
Surtout n'hésite pas, prends ce qui te fait plaisir. " Je compris qu'en somme, elle me refilait
des fonds de tiroirs que des prédécesseurs avaient dédaignés.

Elle me rappelait un peu ces hôtes qui vous supplient quelquefois de terminer un plat en
soulignant de façon exquise que s'il ne finissait pas dans votre estomac il irait immanqua-
blement à la poubelle. A se demander si, pour ne rien gâcher, ils ne vous ont pas servi des
mets préparés uniquement à base d'aliments arrivés à l'extrême limite de la date de
consommation.
- " Hé ! Dis-donc, Mèmaine, le congélateur a lâché on va pas laisser perdre, quand même.
....Si on invitait les Trucmuche, qu'ils nous filent un coup de main pour bouffer tout ça ? "

Pourquoi pas, après tout ? Mais bon, il y a une manière de dire les choses, de les présenter,
sans faire passer l'autre pour un minus, quelqu'un à qui on fait la charité, ou un type avec
lequel on ne se gêne surtout pas.

Je trouve, moi, qu'on devrait toujours se gêner un peu pour les autres. Et aussi pour soi.
Ne pas se laisser aller, sous prétexte de naturel, d'humanité mal dégrossie, brute de
décoffrage.
Que signifie se mettre à l'aise, si cette mise à l'aise tourne au débraillé ? N'était-ce pas
Robinson Crusoé qui, se surprenant à manger voracement avec les doigts, à ne plus se
laver, à mal se conduire, à se déprécier d'après son propre code moral, se morigéna et
s'obligea à reprendre des manières de dandy, bien qu'il fut seul sur son île ?

Pour tout vous dire, j'aurais apprécié que ma copine se débraillât moins et mît de côté les
livres qu'elle avait déjà donnés, histoire de me présenter uniquement ceux dont je pouvais
disposer. Je crois même que ça porte un nom, ce truc, un nom comme politesse, civilité,
savoir-vivre. Bref…

Je vis cela. Que tout ce que je pourrai emmener, c'est tout ce qu'elle n'aurait pas à porter
au dépotoir. Et je lui procurais, en sus, l'immense volupté de se penser généreuse.

Pourquoi le nier ? J'en fus terriblement vexée.
Je me sentis rougir comme une pauvresse à laquelle on refuse l'aumône. Je voulus partir en
les laissant, elle, ses largesses exiguës, ses bouquins superflus, se débrouiller entre eux.

Mais je n'ai pas pu. Le vice l'a remporté sur l'orgueil. Comme l'ivrogne revient à la bouteille et
le chien à son vomi, je reviens toujours vers les livres. Les livres agissent sur moi comme
l'aimant avec la limaille. J'abdique toute fierté devant des livres.

J'aime tout d'eux, y compris leur odeur, leur aspect. J'aime les toucher, les soupeser fermés.
J'aime regarder longuement leurs couvertures avant de les ouvrir au hasard des pages,
comme un cadeau qu'on ne se décide pas tout de suite à découvrir pour faire durer le plaisir
de l'attente.

J'aime le mystère de ce qu'ils vont me raconter. J'aime débroussailler une forme de pensée
inhabituelle, voir surgir des âmes, des vies jusqu'alors inconnues. Ainsi, immobile, je foule
hardiment des contrées vierges. Je n'ai pas peur. Et pourtant je devrais. J'ai lu des livres qui
ont changé ma vie. On n'est à l'abri de rien, finalement. Je suis une aventurière de salon, une
bourlingueuse en fauteuil. L'Indiana Jones des livres, c'est moi.

Dès la première page, le livre me happe et ne me lâche plus.
Vous pouvez tirer le canon à côté de moi, je ne l'entendrai pas. Je ne suis plus là, je suis
dans le livre. Ailleurs, avec d'autres gens. Des gens que vous ne connaissez pas, sauf si
vous avez déjà lu le livre. Mais même dans ce cas, je ne suis pas sûre que nous parlions
des mêmes personnes. Affaire d'imagination, de sensibilité, de vécu personnel.

En parlant de vécu personnel...
Anecdote : Un jour, en revenant chargée comme un baudet de la bibliothèque municipale,
je m'arrêtai chez le charcutier pour faire quelques emplettes. L'homme de lard reluqua mon
panier plein de livres.
-" Ah oui, je vois : vous lisez. "
-" Oui, j'aime ça. "
-" Et, sans indiscrétion, y a des images là-dedans ? "
-" Euh… non. "
-" Rhâlala, non, là j'peux pas. Moi, si y a pas d'images, la lecture ça m'endort. "
Ainsi vont les choses, lui fait de la très bonne charcuterie, moi pas.

Je lis.

Et je lus les livres que m'avait si parcimonieusement donné mon amie.
J'ouvris le premier un soir, dans mon lit. Le papier était imprégné d'une odeur étrangère. Ce
n'était pas l'odeur familière de l'imprimerie ou de la librairie, mais l'odeur de la maison d'où il
venait. Une odeur d'intimité du foyer. Une odeur palpable de produits d'entretien, de cuisine,
de parfum de lavande séchée, de pot-pourri. J'aurais dit une odeur de femme soigneuse.

Allez savoir pourquoi je me sentais si troublée de tenir ce livre, lequel, tout en étant en
excellent état avait été visiblement manipulé. Ce n'était pourtant pas la première fois que je
lisais un vieux livre. Mais je retrouvais comme une affinité de sentiment pour les livres entre
l'ancien propriétaire et moi. Aucune page, dans aucun livre, n'était cornée. Le signet de tissu
impeccablement lissé n'avait jamais servi. Je retrouvai dans chaque livre une carte postale en
guise de marque-page. " Bons baisers de la Côte d'Armor ", " Grosses bises de Menton ",
etc. Toutes ces cartes étaient adressées par la même personne, à la même personne, d'un
homme à une femme.
Et je me sentis coupable de lire ces choses qui ne m'étaient pas destinées.
Et j'avais comme une envie de pleurer, comme si je volais un peu de vie à quelqu'un d'autre.
Un quelqu'un d'autre que je sentais si présent à côté de moi, comme si il avait veillé au
chevet de mon lit, comme s'il lisait au-dessus de mon épaule.

Les livres que j'avais récupérés étaient tous de Bernard Clavel. Comme un fait exprès, c'était
la série de " La maison des autres. " En même temps que je redécouvrais Clavel et sa
prodigieuse écriture, j'apprivoisais petit à petit le fantôme attaché à ces livres. Ce ne fut
qu'au deuxième tome que je me sentis complètement à l'aise avec lui.
Et nous allâmes, mon fantôme et moi, jusqu'au bout de la série.

A ce moment, j'eus l'occasion de rencontrer de nouveau l'amie généreuse.
Je lui demandai si elle connaissait l'histoire de la maison qu'elle venait d'acheter. La maison
d'où venaient les livres.
Mais oui ! me répondit-elle. Elle appartenait à une vieille veuve. Son fils, avant de partir
s'établir en Allemagne, avait aménagé la maison pour elle. Un jour elle est tombée dans
sa cour : fémur cassé, hôpital, rien de grave, normalement. Sauf qu'elle ne s'en est pas
remise. Elle est morte une semaine après.
Je demandais encore si elle connaissait le prénom de ce fils parti en Allemagne.
Bien sûr, dit-elle, puisque c'est avec lui que j'ai traité l'achat de la maison. Il s'appelle Henri.

Il se trouve que les cartes postales qui servaient de marque-page dans les livres de la vieille
dame étaient toutes signées Henri. J'en conclus qu'ainsi cette mère avait trouvé un moyen de
le garder sous les yeux, son fils si loin d'elle.
Les avait-elle particulièrement aimé, ces livres, pour y glisser ses précieuses cartes postales ?
Etait-elle inquiète de ce que je pourrais en faire ? Avait-elle peur que je les jette ses souvenirs,
pour que j'aie autant ressenti sa présence pendant que je lisais les tomes de " La maison des
autres " ?

Pour que vous n'alliez pas croire que je laisse mon imagination vagabonder à son aise, mais,
au contraire, que vous soyez bien persuadés qu'il arrive toujours des aventures étranges aux
amis des livres, je vous communique ce que m'écrivait une autre amoureuse des livres :

" Un jour, j'ai voulu faire lire à ma fille un roman que nous avions beaucoup aimé ma mère et
moi, mais il n'était plus en ma possession. Peu de temps après, chez un bouquiniste je l'ai
trouvé, sans même avoir à le chercher. C'est alors que j'ai eu la surprise, en le feuilletant, de
découvrir une signature au crayon à papier… C'était le prénom de ma mère.
Ce qui est touchant, c'est que l'écriture était comparable à celle de ma mère. Ce n'est pas
étonnant car le livre devait appartenir à une Yvonne qui avait le même âge que ma mère.
L'empreinte d'une époque ! "

Faut-il parler d'empreinte, d'imprégnation, ou des deux ? Une seule chose est sûre :
c'est que les livres ont de l'esprit.

Catherine Bastère-Rainotti © 25 mai 2004 - Tous droits réservés
 

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