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Chroniques de la Vie Ordinaire

 

lirecreer.org - les Chroniques de la vie ordinaire

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        LE VOILE

En France la République et l'Ecole Publique sont laïques, personne n'est censé ignorer la Loi,
et nous nous sommes battus, ô combien, pour obtenir de vivre en démocratie. Elle ne nous
est pas tombée toute rôtie dans le bec. Il y a eu séparation entre l'Eglise et l'Etat. L'éthique
nationale veut que nous n'affichions pas nos opinions religieuses.

Dans ma petite ville il y a un collège privé catholique et un collège public. Quelquefois, quand
certains élèves du privé rencontrent ceux du public ils disent " Tiens, des païens ! ", ce à quoi
ceux du public rétorquent " Tiens, des trous du cul bénis ! " Ils ne mangent pas le même pain
ces enfants là, Madame, ils ne respirent pas le même air, il faut croire.

Dans les années 1980 j'ai connu un grand patron qui répugnait à traiter avec les Anglo-Saxons.
Motif ? Ils sont protestants. Et ces gens-là, Madame, ça ne pense pas comme nous. Mais il
est vrai que ce monsieur, entre autres originalités, refusait de recevoir un collaborateur qui
n'aurait pas mis de cravate.

Il fut un temps où les petits écoliers français noirs apprenaient, surpris, qu'ils avaient des
ancêtres Gaulois.

Il fut un temps où je suis devenue hippie, vous savez : changer le monde avec des fleurs.
A ne surtout pas confondre avec baba cool, rien à voir. Les baba cool ont commencé Mai 68
et ils ne l'ont jamais fini. Ils ont préféré prendre du ventre, des postes à responsabilité limitée
et maintenant il n'y a pas pire qu'un vieux baba pour vous faire la morale en marchant le petit
doigt bien rangé sur la couture du pantalon.
Ils votent à gauche par nostalgie et vivent à droite pour le confort. Il faudrait fonder un parti
pour ces gens-là. Le PGE, le Parti du Grand Ecart. Ou le PDMDE, le Parti Démotarcique
Mutidirectionnel Variable de la Drauche Equilatérale.
Bof... Ce que j'en dis, hein !

Le vieux hippie c'est une bête à part. Y compris de la politique. Ce n'est pas forcément plus
malin que les petits copains mais quand ça pense, ça pense de préférence positif. Pas naïf.
Positif.

Bref, j'allais au lycée avec des fleurettes peintes sur la figure, sur les mains. Un énorme signe
des marcheurs de la paix me battait la poitrine et je n'avais pas peur de me bousiller les pieds
avec des sabots à semelles de bois impliables. J'empestais le patchouli et il m'aurait semblé
trahir la cause si je portais autre chose qu'une grande cape de berger au-dessus d'un pull-over
informe et d'une jupe longue " made in India ". Le tout acheté aux Puces.
Dans le même temps, mon mari, que je ne connaissais pas encore, portait les cheveux jusqu'
aux reins et il s'était percé une oreille pour y mettre une boucle d'oreille artisanale, bricolée
avec du fil de fer. Son père était furieux.
Nous étions en pleine crise d'adolescence, voyez-vous. Nous ne nous sommes jamais fait
renvoyer de nos écoles à cause de nos déguisements, ou de nos uniformes, appelons-les
des deux noms. Et pourtant il n'aurait pas fallu que les adultes nous cherchent de trop près,
ils nous auraient trouvés tout de suite ! Nous étions prêts à étaler nos convictions au monde
entier.
Vous savez quoi ? Je tire mon chapeau à nos enseignants de l'époque qui savaient bien qu'il
faut que jeunesse se passe et qui savaient aussi se méfier des a priori puisque dans notre
société l'habit fait le moine.
Ils nous auraient punis sans sourciller si nous avions fait les marioles avec nos devoirs et les
leçons que nous devions savoir. Mais je crois bien qu'ils nous auraient acceptés en classe
avec une plume dans le derrière du moment que nous suivions les cours. A la limite ils nous
auraient plaints d'avoir à nous asseoir avec un accessoire pareil vissé dans le fondement.
Mais, auraient-ils ajouté, vous êtes assez grands pour savoir ce que vous faites, et maintenant
sortez vos cahiers.

A présent nous nous demandons comment faire avec des fillettes qui cachent leurs cheveux.
Vu de ma fenêtre, c'est-à-dire de ma place de non-enseignante, j'aurais dit : rien, ne faisons
rien. Ce qui fait que nous nous sentons être " de quelque part ", d'appartenir à un pays, c'est
de partager une culture commune, un langage commun, un esprit commun à ce pays. Ce qui
compte c'est l'enseignement, c'est d'apprendre, c'est l'acquisition des connaissances. Qu'une
élève vienne à l'école avec ou sans voile, je m'en moque. Le principal est que les cours soient
suivis. Que tous partagent le même patrimoine culturel.

Vous allez me répondre " Mais si vous acceptez cela, vous acceptez le reste ! " Quel reste ?
Y a-t-il un reste ? Non. Parce que l'école publique est laïque. Si j'accepte un ou une élève avec
une médaille religieuse au cou (cadeau de communion solennelle, ou autre) je peux aussi
accepter une élève avec un foulard sur la tête sans pour autant donner un enseignement reli-
gieux en classe, ni aménager des locaux de prière dans l'école ou excuser systématiquement
tel ou tel élève des cours x ou y, sous couvert de tabous religieux.

Il va sans dire que je suis convaincue qu'une tenue vestimentaire outrageusement déiste
dans une école laïque n'est là que pour choquer, pour imposer aux autres, en quelque sorte,
des convictions religieuses et/ou politiques ouvertement agressives. Seulement sont-elles si
nombreuses que cela les filles assez soumises pour porter un linceul ?
Ne serait-ce pas plus intelligent de dire que c'est affaire à chacune de celles-là de savoir si elle
peut faire vingt minutes d'endurance, en sport, en plein cagnard, ensevelie sous un grand voile
noir épais. Sa pudeur traitera directement avec la sueur versée.

Moi je trouve qu'on fait bien des embarras avec ça. Quelquefois j'ai l'impression de vivre à un
autre âge. Celui des guerres de religion. On reconnaissait les Huguenots à leur tenue sombre,
austère, leur fraise riquiqui et les Catholiques à leurs vêtements colorés, leurs fraises godron-
nées, amples. Il n'y a de Dieu que Dieu, il paraît, mais n'empêche ils ne le priaient pas pareil.
Alors forcément... Bagarres, meurtres, tueries, pillages, injustices, Edit de Nantes, révocation
de l'Edit de Nantes et tout le bazar.

Au bout du compte il vaudrait mieux se demander ce que l'on fait de sa vie, ce qu'on partage au
quotidien.

Le problème du voile a pris beaucoup d'importance, (enfin, celle que nous avons bien voulu lui
donner), et nous avons cru bon de légiférer.
Apparemment, d'après ce que j'entends aux informations, voter une loi, c'est bien. Beaucoup
d'enseignants sont soulagés. Ils disent qu'ils ont maintenant une chose solide sur laquelle
s'appuyer. Je les crois, pourquoi douterais-je de leur parole, à eux qui sont tous les jours en
classe, en butte à ces problèmes ?
Et alors, si ils ont raison, c'est que j'ai vraiment sous-estimé le problème.

Est-ce que par hasard je nagerais en plein azur avec mes souvenirs d'ancienne adolescente
hippie qui travaillait quand même à l'école, déguisée ou pas ? Est-ce que cette histoire de
voile ne cache pas un malaise social beaucoup plus profond ? Dans ce cas là, oubliez donc
ce que j'ai dit précédemment. S'il faut parler de violence, de préjugés, de haine, alors c'est
un autre débat. C'est un très ancien problème. Même une burka ne saurait pas le voiler.
Mais ce n'est pas une loi qui le résoudra.

Seulement je me demande si chaque cas d'exclusion temporaire ou définitive de l'école publi-
que parmi ceux qui ne manqueront pas de se produire, ne deviendra pas un des éléments
majeurs d'une liste noire élégamment truquée par ceux qui savent créer des scandales
profitables à leur mauvaise cause. Il faudrait craindre l'effet boule de neige, car, par esprit de
corps, d'appartenance à un groupe, une majorité de braves gens risque de se laisser prendre
aux propos haineux de quelques manipulateurs et d'adhérer à un mouvement sinistre auquel
ils n'auraient jamais songé auparavant.
Trop de lois tuent la Loi.

Pour finir, dites-moi pourquoi cette loi, par la force des choses et par son énoncé même,
devrait-elle s'appliquer en priorité aux filles portant un signe vestimentaire discriminant ?
Sachant que quelquefois c'est à leur corps défendant, quelquefois pour signifier une différence
passagère, quelquefois pour chercher une identité plus que vacillante qu'elles le portent.
Permettrons-nous qu'elles aillent dans des écoles où il ne sera question ni de laïcité, ni de
liberté, ni de littérature, de mathématiques ou de sport ? Nous serions même prêts à offrir des
terrains, à laisser circuler des fonds dont l'origine est douteuse, pour les bâtir sur notre sol, ces
écoles formidables, ces viviers de guerre civile.

Au fait, dans quelques années, ces enfants dont nous ne voulons pas, nous les retrouverons
adultes dans notre société puisqu'ils sont Français, bien souvent.
Sur quelles bases discuterons-nous avec eux, le cas échéant ? Qui seront-ils devenus ?

© Catherine Bastère-Rainotti - Chronique de Vie Ordinaire - 5 février 2004 (tdr)
 

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