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Chroniques de la Vie Ordinaire


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Léo - Chronique de la vie ordinaire de décembre 2004

Léo - Chronique de la vie ordinaire de décembre 2004

Zoo de Londres, nuit de Noël 1896.
Léo, le lion d'Ethiopie, cadeau du Négus à sa gracieuse Majesté d'Angleterre
et impératrice des Indes, la reine Victoria, dort dans sa cage. Le mufle écrasé
entre ses énormes pattes, la crinière rabattue sur les yeux, il demeure complè-
tement indifférent au prestige qui l'entoure.

Zoo de Londres, matin du 25 décembre 1896.
Angus Wellington, le gardien des fauves, pousse devant lui un imposant chariot
contenant la nourriture préparée pour ses pensionnaires. Les abattoirs munici-
paux fournissent les quartiers de bœuf, les cuisses de mouton, les carcasses
de cheval, dont se repaissent les hyènes, les panthères, les tigres, les chacals.
Mais pour Léo, le lion d'Ethiopie, c'est autre chose, et Angus n'aime pas arriver
à sa cage.

Léo ne mange que de la viande tuée par ses soins, aussi la fourrière de Londres
livre tous les jours au zoo un à deux chiens errants ramassés dans la rue.
Angus les prend par la peau du cou et les fourre dans la cage du lion en les pas-
sant par une petite trappe ménagée entre les barreaux. Le lion rugit, les flaire,
rugit encore, et... ma foi, c'est trop atroce. Disons qu'il n'aime pas entendre le
bruit que fait Léo quand il bâfre, il file aussi vite qu'il le peut dans une autre travée.

C'est que, voyez-vous, outre qu'il se passerait volontiers de jeter tous les jours
en pâture un chien vivant au lion, il se dispenserait facilement de le faire devant
un public. Or la Direction a vendu cet hallali canin et journalier (à grand renfort
d'affiches collées sur les murs de la ville et de publicité dans les journaux),
comme une manière de privilège spécial, une espèce d'attrait supplémentaire
à la visite du zoo.
De sorte que quotidiennement, à heure fixe, celle du repas de Léo, une foule
considérable se presse, jusqu'à la plier, contre la barrière qui cerne sa cage.
Du haut en bas de l'échelle sociale, les Londoniens se sont rendus au moins une
fois à la mise à mort du chien par le lion, un peu comme ils assistent en cortège
à la pendaison d'un condamné à la peine capitale. Moitié pour le plaisir de voir
mourir autrement que de mort naturelle, moitié pour s'assurer qu'ils sont bien vifs.

Naturellement ce genre de spectacle s'accompagne de multiples manifestations,
lesquelles, au bout du compte, se résument facilement. Il y a invariablement la
dame sensible qui s'évanouit dès qu'il n'y a plus rien à voir, le père qui porte son
enfant sur les épaules pour qu'il n'en perde pas une miette, l'ami des bêtes qui
vocifère, le blasé que rien n'étonne, la brute admirative.

Ils sont là, tous, en ce matin de Noël, à croire qu'ils n'ont rien d'autre à faire, qu'ils
sont aussi imperméables au froid qu'à l'esprit de Noël.
Ce matin c'est un gentil chiot blanc avec une tache noire autour de l'œil qui bat
de la queue sur le chariot d'Angus. Le gardien n'ose pas lui caresser le dos de
peur de ne plus pouvoir faire son travail. Il l'emporterait bien chez lui, mais sa
femme lui dit souvent que s'il fallait l'écouter il transporterait le zoo tout entier
dans sa maison. Il se contente de pousser son chariot comme tous les matins
mais, au moment de donner à manger à Léo, il évite presque de regarder ce
qu'il fait. Aussitôt la trappe refermée il court dans l'allée pour s'éloigner au plus
vite.

Il entend le lion rugir, le chien japper. La foule crie puis se tait. Dans ce silence
inhabituel Angus entend le lion feuler.
Et voici que de nouveaux jappements, joyeux on dirait, lui arrivent. Angus re-
tourne sur ses pas, s'approche de la cage du lion et n'en croit pas ses yeux.
Le petit chien blanc avec une tache noire autour de l'œil tourne et vire entre
les pattes du lion en jappant. Léo, souverain bon enfant, le regarde, paisible,
et de temps à autre lui donne une pichenette qui le couche sur le flanc pour le
lécher consciencieusement. Sa langue râpeuse recouvre le chien tout entier.
Et le chien se pâme d'aise, ferme les yeux, se roule sur le dos pour offrir son
ventre au grand fauve qui le récure avec autant de sollicitude que le ferait une
chienne.

Angus Wellington glisse une main sous sa casquette d'uniforme pour se gratter
le crâne et marmonne " ça alors ! ça alors ! il faut que j'appelle les collègues. "

Les collègues d'Angus, comme les visiteurs du zoo de Londres, découvriront le
curieux ménage formé par Léo et le chien qu'on finira par appeler Dog.
Tant que Dog fut jeune il joua beaucoup à mordiller les oreilles du lion, à tirer sur
les poils de sa queue, à escalader son échine encore et encore. Léo se laissait
faire. Un bref rugissement agacé suffisait pour que Dog s'arrête et vienne dormir
au chaud dans la fourrure du lion. Puis Dog s'assagit. Les deux bêtes, la grande
et la petite,ronflaient de concert, marchaient en duo de long en large, des heures,
dans la cage, regardaient, du même regard désabusé, les badauds enfermés
au-dehors.

Le manège dura des années. Jamais Léo ne dévora Dog, ils partagèrent la
même cage, les mêmes repas. Mais quand Dog mourut, Léo ne s'en remit
pas et ne tarda pas à le suivre au paradis des véritables amis, loin, très loin,
il faut l'espérer, des imbéciles.

Aux noms près, ceci est une histoire vraie du XIXè siècle. Et puisque c'est
bientôt Noël, prenez-la comme une chronique d'un Noël du XXIè siècle.

JOYEUX NOËL !

Catherine Bastère-Rainotti - Chronique de la Vie Ordinaire © 8 décembre 2004 (tdr)

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