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D L V O
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Quand j'étais petite, en France, les salles de bains n'existaient pas dans les appartements. Jusqu'à ce que mon père installe une salle de douche, on se débrouillait avec l'évier et le chauffe-eau de la cuisine pour faire sa toilette. Nous étions six dans la famille à nous laver des pieds à la tête quotidiennement et, par la même occasion, à faire de la gymnastique. Il faut être souple pour se laver par petits bouts. Mais bon, mes parents faisaient une fixation sur la propreté " Tu n'es pas obligée de sentir le parfum, mais tu dois être propre." Ces balbutiements écologiques étaient appelés éducation, morale, ou bien Leçons de Choses. On y allait fort sur les mots qui décoiffent, à l'époque. D'ailleurs en CM1, dans mon livre de Leçons de Choses, une double page vantait les mérites de l'hygiène corporelle avec force dessins. En ce temps-là on n'économisait pas sur les dessins dans les manuels d'instruction publique pour faire passer des messages pas du tout subliminaux aux enfants. C'est ainsi que nous découvrions un jeune garçon nu (côté pile, mais tout nu quand même), les pieds dans une grande bassine en zinc mi-remplie d'eau fumante, une éponge dans une main, un savon de Marseille dans l'autre en train de se récurer une omoplate. Le commentaire : " Ce qu'il est possible de faire chaque jour chez soi. " Dans les écoles pour filles de la République Française c'était une des leçons les plus fantasmagoriques, les plus réussies, les mieux étudiées. En deux images, " avant " et " après ", nous apprenions aussi la façon d'avoir un maintien correct et digne avec peu de moyens. L'image " avant " nous montrait un enfant propre mais à l'allure négligée. Il s'était coiffé avec un pétard, un pan de sa chemise froissée passait vilainement par-dessus un short tout fripé, effondré sur ses hanches, ses chaussettes jouaient de l'accordéon et ses chaussures mal fermées semblaient tirer la langue. Un débraillé, un voyou en somme. L'image " après " nous présentait le même enfant, la tête brillantinée labourée par une raie médiane. Il portait des bretelles pour maintenir son short et sa chemise impeccablement repassés, il arborait des élastiques à ses chaussettes fièrement remontées en haut des mollets, et des lacets neufs fermaient enfin ses chaussures bien cirées. Un vrai Milord ! Le commentaire suggérait qu'on reconnaissait une Maman Attentive (notez les majuscules) à ce genre de petits détails. En général ces leçons étaient complétées d'un peu de morale sur le comportement, le langage, la façon d'articuler un discours, une idée. L'hygiène mentale, quoi. Le grand dada de l'époque c'était le vocabulaire. Nous apprenions que le français n'a pas de synonymes. Donc chaque mot portait en lui un concept différent. Il s'agissait de s'en emparer et de s'en servir à bon escient. Par exemple nous mangions rarement. Nous déjeunions, nous soupions, nous dînions, selon les heures. Nous parlions en faisant les liaisons ce qui supposait que nous devions connaître et l'orthographe et la conjugaison. Les gros mots nous étaient interdits. Honnis soient les jurons ! Par conséquent nous prenions, entre nous, un malin plaisir à parler de la gueule du chien, de la gueule du chat, de la gueule du lion, bref de la gueule de tous les animaux possibles. Seul le cheval, bête noble, y échappait, puisque cet aristocrate possède des jambes et une bouche. Nous cherchions les mots avec la syllabe " con " dedans et nous en dressions la liste : conscrit, comptable, hélicon, concave, déconfiture. Cela nous faisait rire aux larmes. " Merde " restait le mot suprême. Ce n'était pas zut, ou flûte, ou crotte. Ce n'était pas non plus l'hypocrite mer...credi. Non, c'était bien : merde ! Comme nous avons pu le répéter... dans notre tête. A présent ce genre de comportement doit paraître bien fade. Il ne l'était pas. Nous avions peu de droits et beaucoup de devoirs, peu de liberté et beaucoup d'interdits. Nous riions facilement, de tout, de rien, sans doute parce que les quelques millions de morts de la deuxième guerre mondiale étaient encore à nos côtés et que par simple devoir de mémoire il ne fallait pas qu'ils soient morts pour rien mais pour que nous vivions. Nous développions une grande imagination afin de deviner ce qu'on ne nous montrait jamais, ou contourner les interdits sans avoir l'air d'y toucher. En conclusion, ces murs moraux dressés entre notre jeunesse et la vie nous servaient d'appuis solides pendant que nous les escaladions. Dans ma prime jeunesse le papier, le beau papier, le papier précieux, était une denrée rare. Il n'y avait pas de surmultiplication d'emballages (un grand sachet qui en contient plusieurs autres, eux-mêmes subdivisés). Le plastique ? Je n'en parle même pas. Le papier journal tenait un grand rôle dans notre vie. Seuls le cinéma (pas cher à l'époque), la radio et les journaux véhiculaient l'information et la distraction. Aussi allions-nous souvent au cinéma, écoutions-nous beaucoup la radio, et tout le monde achetait le journal. Qu'ils soient de gauche, de droite ou du centre les journaux servaient encore à quelque chose après leur vie de journal. Au marché, pour emballer des œufs, des légumes, des fruits. A la maison pour colmater un carreau cassé, protéger un sol avant peinture, laver les vitres, allumer la cuisinière à bois et à charbon, éplucher n'importe quoi. Le journal, grand ouvert, roulé en boule, ou déchiré en menus morceaux, servait à tout. Et enfin, dernière utilité, mais non des moindres : accroché à un clou après avoir été décou- pé soigneusement en carrés de dix centimètres sur dix centimètres, le journal finissait aux cabinets (chez moi ils étaient " à la turque "... de la souplesse encore et toujours) et servait de torche-fesses. J'ai, comme cela, des souvenirs émus de moments cruciaux agrémentés par la lecture de quelques cases de " Handy Cap " ou de " Blondie & Cie ", des bandes dessinées anglo-saxonnes en noir et blanc, ou bien par celle de bribes d'articles passion- nants dont je n'ai jamais connu ni le début ni la fin. S'il faut croire que la peau est perméable à l'encre d'imprimerie, comment s'étonner après cela que je fasse partie d'une génération dont la lecture coule dans le sang ? Même si nous parcourions certains textes d'un derrière distrait. Et dans le même temps, tandis que dans la vieille Europe en reconstruction nous moulions encore le café à la main, que nous faisions bouillir le linge dans des lessiveuses en zinc, que nous conservions le camembert dans des garde-manger grillagés, que nous roulions en vélo, que nous labourions nos champs avec des chevaux, que nous riions encore des blagues de comiques troupiers, il y avait, de l'autre côté de l'Atlantique, une autre planète. Une planète extraordinaire que nous découvrions, ébahis, quand nous allions au cinéma pour voir des films, américains en majorité, où dans la moindre des maisons la cuisine était intégrée, avec un réfrigérateur, de grands plans de travail, des robots mixers, un lave-linge. Il y avait au moins une douche, sinon une baignoire avec eau chaude et eau froide, le téléphone et même la télévision avec plusieurs chaînes devant lesquelles de beaux enfants aux dents incroyablement blanches et bien rangées, passaient leur temps quand ils n'étaient pas dans leur grand jardin à s'entraîner au basket, ou à faire griller des saucisses sur le BBQ avec leur papa. Les autoroutes et les voitures format paquebots de rêve, grandes dévoreuses de pétrole et de chrome n'étaient que banalités dans cet El Dorado. " The american way of life " bon sang de bonsoir ! Tout était possible, réalisable, neuf, et tellement formidable, là-bas. Les dessins animés de Tex Avery et de Walt Disney dépassaient en imagination, en folie, en drôlerie, et en perfection tout ce que nous connaissions. Et la musique, dites, la musique ! Le jazz, c'était pas quelque chose, peut-être ? Quelle découverte, nom d'un chien. Excusez-moi du peu mais enfin nous sortions du bal musette, des goualantes de Fréhel ou des roucoulades de Maurice Chevalier, pour respirer un autre air. Un air de liberté. Dans les années 50 parmi les émissions radio favorites de la famille, il y avait " Sur le banc " où Jeanne Sourza et Raymond Souplex jouaient le rôle de deux clochards, Carmen et La Hurlette. Entre deux disputes pour savoir qui avait asséché la bouteille de Beaujolais sans en avoir laissé à l'autre, sous leur apparente naïveté, leur crétinerie alcoolisée, ils brocardaient à plaisir les hommes de pouvoir, les lois, les décrets. Deux autres bonshommes à l'humour décapant sévissaient sur les ondes : Pierre Dac et Francis Blanche. A la maison nous tournions au ralenti lorsque venait l'heure de " Signé Furax ". Plus tard, ils nous gratifieront de " Bons baisers de partout " qui valait aussi son pesant de rire, de jeux de mots non-sensiques, et de leçons sur le peu de confiance qu'il faut accorder aux dogmes. Avec le recul, je me rends compte que le plus remarquable dans l'affaire c'est qu'ils frappaient juste à chaque fois, mais le plus drôle je crois, à cette époque où la censure et les censeurs faisaient des ravages, c'est que les choses étaient si finement dites qu'il n'y avait pas moyen de les prendre en défaut. Ils étaient drôlement culottés, je trouve. Comment s'appelait-elle déjà, cette journaliste qui faisait de la prospective politique ? Ah ! oui, Geneviève Tabouis. Elle commençait toujours sa chronique par " Chers auditeurs, attendez vous à savoir..." Ou l'inverse. Bref, elle était très écoutée. D'autant plus qu'il était assez rare que les femmes s'occupent publiquement d'autre chose que de famille, de cuisine ou de tricot. Elles avaient su s'occuper des champs et du bétail, élever les enfants, faire tourner les usines, soigner les blessés, pleurer les morts, faire de la résistance, pendant qu'on leur dégommait leurs hommes mais elles ne faisaient pas ouvertement de politique, enfin c'était mal vu, pas féminin du tout. D'ailleurs pour penser plus haut que son torchon il fallait faire des études et je me souviens qu'une jeune femme titulaire d'un Certificat d'Etudes ou d'un Brevet passait pour une intellectuelle, une grosse tête, une cultivée. Encore que la question se posait de savoir à quoi servirait toute cette culture pour finir mariée et mère de famille... Du gâchis, presque. Et puis, qui garantissait qu'elle ne tiendrait pas la dragée haute à son mari ? C'est pernicieux l'instruction quelquefois. Et contraire aux bonnes mœurs puisqu'elle pousserait facilement une femme à quitter la position modeste, quasiment effacée, où le Ciel l'a placée d'office. Voilà, c'était aussi comme ça quand j'étais petite. Ce sont des morceaux assez décousus de souvenirs anciens d'un monde disparu. C'est une chronique de janvier, un coup d'œil en arrière avant d'aller de l'avant. Une chronique qui ressemblerait au regard qu'on porte à un lieu avant de le quitter pour savoir si rien ne traîne, si les poubelles sont bien vidées. Catherine Bastère-Rainotti © 6 janvier 2004 - Chronique de la Vie Ordinaire Tous droits réservés |