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C D L V O
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Mon voisin portugais, quand j'habitais Cergy-Pontoise s'était fabriqué une sorte de phrase définitive, du genre à clôturer n'importe quelle discussion oiseuse ou à vous envoyer balader si vous lui cassiez trop les pieds. Il disait : " Moi m'en fous, moi. " Il disait aussi que la France était rudement moche vu qu'il n'en connaissait, en tout et pour tout, qu'une ville nouvelle à ses débuts et l'autoroute qui mène d'une traite de Paris aux Pyrénées début août, et inversement, début septembre, de retour des environs de Lisbonne. Sa femme et lui trouvaient les Français riches, crétins, assez prétentieux et, dans l'ensemble, trop feignasses pour être à la hauteur de leurs ambitions démesurées. Ce qui les choquait surtout, mes voisins, c'était l'égoïsme exorbitant dont nous faisions preuve, d'après eux, à tout moment de la vie. Ils ne pouvaient pas concevoir qu'une femme se fasse violenter dans un wagon de train ou de métro bondé de voyageurs, sans que personne ne bouge pour la défendre. Ils s'étonnaient naïvement qu'un nouveau voisin, dans l'ascenseur, préfère regarder ses chaussures plutôt que d'émettre un banal bonjour en réponse au leur. Ils ne se gênaient pas pour gronder des gamins inconnus qui se conduisaient mal sous leurs yeux. Ils n'en revenaient pas de se faire insulter, quatre fois sur cinq, par ces morveux mal embouchés et quelquefois par leurs parents. Suffoqués, ils s'exclamaient : Ne vois pas ça, chez nous ! Mais ils recommençaient la fois suivante à aider, à dire bonjour, à engueuler, parce qu'ils pensaient rendre service. Et un service qui ne coûte pas un peu, n'est-ce pas, ce n'est plus un service. Même s'il fallait répéter dix fois par jour : " Y chonne trrop connes, les Français ! " pour se soulager. De mon côté j'étais souvent vexée, agacée, qu'ils crachent si rudement dans la soupe. Ils m'énervaient à cultiver encore et toujours ce sabir franco-portugais presque incompréhensible aux non-initiés. Je trouvais ridicule de leur part de travailler si dur et de vivre si chichement ici pour investir seulement dans une maison, au loin, dont ils ne profiteraient que quelques semaines par an pendant les trente années à venir. Je ne me suis jamais résolue à leur faire un compte-rendu exact de nos activités. Et pourtant j'aurais dû. Selon leur code de vie, leur étiquette, quand on s'aime, on partage tout, les menues joies et les grosses peines. On en débat, on les commente longuement, on s'applaudit, on se console. Et puis je suis partie. J'ai emménagé dans une région pas très éloignée de la région Parisienne mais se trouverait-elle sur Pluton que l'impression de dépaysement ne serait pas plus forte. J'ai quitté le béton, l'air pollué, le bruit, la pluie, la grisaille, la vie de dingue. Je les ai troqués contre la lumière de Loire, les merveilleuses couleurs de Loire et la splendeur médiévale d'une toute petite ville blonde et bleue alanguie le long de ses rives. Une toute petite ville chargée de tant d'Histoire héroïque qu'elle affleure partout. Une jolie petite ville ultra française où dix ans après je suis toujours la Parigot tête de veau, l'étrangère dont il convient de se méfier. Les étrangers ici, on n'a rien contre, mais on n'en veut pas. Et après il faudrait s'étonner qu'il y ait eu un des plus grands maquis de la Résistance et qu'ils se soient libérés tous seuls, comme des grands ! Mais enfin, les gens du coin, s'ils aiment se raconter avec complaisance, ne sont curieux que d'eux-mêmes. Ça, je peux dire que je vis au calme. Je ne suis jamais dérangée, à titre amical, par quelqu'un du cru. Si j'ai fini par m'y faire, c'est tout de même difficile à vivre au quotidien. Et puis, cet été, il a fait chaud, très chaud. Il paraît qu'on peut mourir de chaleur. De froid on savait déjà, mais de chaud c'est étonnant. Et embêtant. Parce que ça tombait pile pendant les vacances. Les sacro-saintes vacances où souvent on se débarrasse de Pépé ou Mémé en les collant à l'hôpital pour trois semaines, le temps de pouvoir se baigner tranquilles avec les mômes. Bref c'était bien enquiquinant que la canicule tombe au mois d'août. Remarquez juillet non plus n'aurait pas convenu. Noël, oui, Noël aurait été parfait. Là on y va à fond dans les bons sentiments, on se tourne un peu vers les autres. Le petit Jésus, Marie accouchant dans l'étable, tout ça… Un reste de foi, la magie des contes, sans doute. Et puis, dites, vous vous imaginez le sucre qu'on aurait pu casser sur le dos des dirigeants de la planète si la canicule s'était installée fin décembre ? Et la frousse prodigieuse, la panique totale que cela aurait créé ? Voilà un vrai débat, de quoi gloser pendant longtemps. Je vois bien TF1 nous pondre un " Caniculethon ". Ce sont les journalistes qui se frotteraient les mains. Et les Verts. Et les anti-mondialistes. Et l'extrême gauche. Et l'extrême droite. Et l'opposition, quelle qu'elle soit. Et... Et de toutes les façons nous nous serions de nouveau empressés de passer à côté de l'essentiel à savoir pourquoi, vraiment, tous ces petits vieux sont morts seuls chez eux, dans les hôpitaux, dans les maisons de retraite ? Dans ma jolie petite ville blonde et bleue conservatrice des belles traditions françouaises, il y a eu des morts. Du coup on se pose des questions ici aussi. Mais oui. Par exemple : Pourquoi cette dame, allant visiter sa mère sénile, dans une institution spécialisée, l'a-t-elle trouvée vêtue d'une grosse chemise de laine sous une robe chasuble d'hiver et des charentaises aux pieds alors qu'il faisait 41° à l'ombre dehors ? Pourquoi, quelques jours après en y retournant, l'a-t-elle découverte attachée sur son lit, toute nue, la porte de sa chambre grande ouverte, offerte aux regards des passants ? Pourquoi le directeur de cette institution a-t-il bafouillé en plaidant les 35 heures, les vacances du personnel ? Qu'est-ce que cela peut avoir affaire avec ce genre de méchanceté, de perversité ? N'est-il pas suffisamment impliqué pour faire lui-même le tour des chambres au moins deux fois par jour pour s'assurer que les gens dont il est responsable sont bien traités ? Pourquoi cette dame n'a-t-elle pas instantanément sorti sa maman de ce trou à rat ? Pourquoi n'a-t-elle pas porté plainte ? Pourquoi n'a-t-elle pas dénoncé cette horreur autrement que sous forme de gémissements plus propres à la dédouaner qu'à percer l'abcès ? Pourquoi, pourquoi… Si vous comptez sur moi pour apporter une réponse, vous vous fourrez le doigt dans l'œil. J'ai mon idée sur la question, je vous dirais bien que c'est assez lié à Saint-Pognon, à l'Immaculée Economie, à la Vénérable Rentabilité. Et comment voulez-vous qu'une société bâtie principalement sur un modèle comptable, bornée au matériel, ne soit pas vouée au collapsus ? Pour avoir traîné mes guêtres quelques temps dans des pays où il fait très chaud, où on est très pauvre, où l'espérance de vie est très basse, j'ai remarqué que là-bas on ne crève pas seul, on meurt accompagné. D'ailleurs pour le peu qu'on vit, on vit entouré de sa famille. Famille élargie et non pas restreinte à papa-maman-deux-enfants-et-demi, comme souvent ici. Pour en revenir à mes voisins qui disaient " moi m'en fous, moi. " je me souviens qu'ils faisaient aussi des ménages chez des petits vieux. Ça commençait comme ça : ils venaient pour faire le ménage. Au bout de quelques semaines ma voisine cuisinait toujours trop de soupe pour pouvoir en porter à ses vieux chouchous. Elle restait avec eux le temps qu'ils mangent pour être sûre qu'ils mangent, dimanches y compris. Son mari a bien dû repeindre et retapisser à l'œil deux ou trois appartements. Je ne compte pas les gâteaux d'anniversaire, les visites à l'hôpital, la réelle inquiétude et les coups de fil aux enfants qui ne venaient toujours pas. " Moi m'en fous, moi. " Marrant, hein ? Il y en a qui le disent et qui ne le font pas, et d'autres... C'est vrai que quand ils étaient petits, mes voisins, ils ne mangeaient pas à leur faim, ils habitaient des taudis où il fallait faire très attention que les rats ne viennent pas grignoter les oreilles et le nez des bébés, la nuit. Alors, sans être ennemis du système capitaliste, bien au contraire, leurs souvenirs de vache enragée, de vraie vache enragée, étaient encore frais. Ils savaient bien que ce qui les faisait tenir debout c'était la cohésion familiale, la bonne volonté, l'amour. Je leur souhaite de ne jamais se laisser dévorer par cette gangrène d'indifférence à l'autre qui nous ronge. © Catherine Bastère-Rainotti - 7 septembre 2003 - Chronique de la Vie Ordinaire |