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Bibliothèque des Parents

Chroniques de la Vie Ordinaire

 

lirecreer.org - les Chroniques de la vie ordinaire

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        Quand nos filles grandissent, qu'elles atteignent l'adolescence, les questions fondamentales qu'elles
se posent sont plutôt d'un ordre pratique. Ces questions se résumeraient en fait à une seule :
Comment vais-je séduire ?

Comme elles sont convaincues que la séduction passe uniquement par le corps, il s'agit donc de
révolutionner un monde qu'elles trouvent antique et de ré-inventer la poudre de riz de préférence en
dépassant les limites permises. Nous, les parents, comme un fait exprès, nous sommes plus
particulièrement attachés à leur avenir, à leur équilibre mental. Paradoxe. Comment concilier la tête
et les jambes ?

Voici un extrait de conversation familiale qui porte sur les vêtements. Mais j'aurais pu tout aussi bien
parler du maquillage ou du traitement infligé aux cheveux.

Lire & RéCréer bibliothèque des parents - Non, tu ne peux pas - chronique de la vie ordinaire

-" Qu'est-ce que tu dis ? Si je t'aime bien habillée comme ça ? Laisse voir un peu… C'est déshabillée
comme ça que tu voulais dire, je présume. Et tu comptes aller à la piscine, à la plage, ou quoi ? "

-" A l'école !? Mazette (long sifflement). Il n'en est pas question. Même pas pour sortir la poubelle. "
… ?
-" Comment pourquoi ? Parce qu'on ne se balade pas dehors avec le ventre et la moitié des seins à
l'air. C'est tout. "

-" Ah oui ? Toutes tes copines le font ? Et alors ? Si elles vont toutes se flanquer au feu, tu feras pareil ? "

-" C'est la mode, ça ? Mais ma pauvre chérie, la mode c'est ce que personne n'a encore pensé à faire,
c'est l'originalité, c'est être le premier à oser l'extraordinaire en ne faisant pas n'importe quoi. La mode
ce n'est certainement pas se déguiser en enfilant l'uniforme imposé par les publicitaires et les petites
copines. Et puis, dis-donc, d'où il sort ce… machin, là, je ne sais même pas comment on appelle ça ?
Le truc qui te recouvre le quart du buste, qui te l'a prêté ? "

-" Je ne la connais pas... Bien, bien, bien. "

-" Mais c'est de la marque… Qui ? La copine ou son mouchoir de poche ? "

-" Le caraco. Ah ! voilà, c'est un caraco. Un caraco de marque. Tu m'en diras tant. Eh bien, tu vois,
ma chérie, ma grand-mère Anna en portait des caracos dans les années 1900, entre son corset et son
corsage. Elle les cousait elle-même et ils étaient autrement plus beaux que cette espèce de chiffon,
cependant, il ne lui serait pas venu à l'idée de se promener dans la rue en sous-vêtements. Alors ce
n'est pas parce que les années ont passé que je vais te permettre de le faire. "

-" Evoluée ? Je ne suis pas évoluée ? Mais pardon, pardon, je suis très évoluée au contraire. Parce
que je réfléchis. Si, si, ça n'a l'air de rien comme ça, mais je réfléchis. Je t'assure que je pense à autre
chose quand je passe l'aspirateur ou quand je fais la vaisselle. Enfin bref, quand je fais ce qu'un robot
pourrait faire je me console en réfléchissant à un tas de petits problèmes philosophiques. Par exemple
pourquoi les garçons s'engoncent-ils dans des vêtements d'une ou deux tailles supérieures à la leur
pendant que les filles portent des tenues de plus en plus réduites et de plus en plus ajustées ? "

-" Si je trouve ? Bien sûr que je trouve. J'ai des yeux pour voir. Ne crois pas que parce que ma
grand-mère ne faisait pas certaines choses je veuille te les interdire. Par exemple, elle ne tenait pas
à voter, elle pensait que c'était l'affaire des hommes. Pendant ce temps des suffragettes se battaient
pour obtenir le droit de vote pour les femmes. Bon, moi la politique je n'aime pas ça, je trouve que c'est
pipeau et compagnie. Je trouve la notion de pouvoir assez dangereuse en elle-même et le simple fait de
vouloir y accéder suspect. Mais je vote pour honorer le combat de mes aînées. "

-" Bin oui je vote blanc, qu'est-ce que tu veux que je vote ? Ne sois pas stupide. "

-" Quoi les votes blancs ne sont pas comptabilisés ? C'est bien la preuve que la politique est truquée,
voilà. "

-" Ça suffit avec tes cours d'éducation civique, le propos n'est pas là. La vérité est que tu as quinze ans,
que tu te proposes d'aller à l'école à moitié dévêtue et que je te dis : non tu ne peux pas. "
… ?
-" …Aller à l'école à poil. Ni où que ce soit d'ailleurs. "
… !
-" Je dis ce que je veux, ma chère. Sachons appeler un chat, un chat. Que tu le veuilles ou pas le
ventre, le nombril, les seins sont des attributs sexuels très forts dans notre civilisation occidentale.
Oui… Eh bien c'est comme ça, et arrête de rougir, il s'agirait que tu saches tout de même ce que tu
fais, ou ce que tu suggères. Je sais bien que tu grandis et qu'à ton âge les hormones délirent carrément.
J'ai eu quinze ans figure toi ! "

-" On ne le dirait pas ? Tu penses que tu es née par l'opération du Saint-Esprit peut-être ? Tu vois, le
drame avec les parents c'est qu'ils ont toujours une longueur d'avance sur leurs enfants. On n'y peut rien,
ils ont au minimum dix-huit ou vingt ans de plus qu'eux et quoi qu'on y fasse on ne réduit pas l'écart. En
plus ils sont assez nunuches pour se sentir responsables de leur progéniture. En ce qui te concerne j'ai
trente-trois ans de plus que toi et je te confirme que tu es mal partie pour me convaincre de te laisser
sortir affublée de la sorte. "
… ?
-" Affublée ? Accoutrée, attifée, si tu préfères. "
… ?
-" L'origine du mot ? Sais pas. A l'oreille je dirais latin sans doute… fibula, une fibule, une agrafe à
vêtement. Mais je ne garantis rien… Oh ! Dis-donc ! Toi, tu essaies de noyer le poisson, ma petite,
mais tu ne m'auras pas comme ça. Revenons à nos moutons. Tu t'es regardée dans la glace ? "

-" Et tu te trouves comment ? "

-" Belle ? Je veux, que tu es belle, il ne manquerait plus que ça ! Seulement ce n'est pas une raison
pour dévoiler tes charmes à qui veut bien les admirer et même à ceux qui ne t'ont rien demandé. Il n'est
pas question que tu te fasses tripoter dans les coins parce que tu auras poussé les garçons au crime. "
… !
-" Et tu appelles comment un viol ? Et tu appelles comment le fait de te promener pratiquement en
soutien-gorge dans la rue ? Oui je sais, dans les catalogues, les pubs et les séries américaines, toutes
les filles sont habillées de la sorte. Elles sont payées pour ça. Et bien payées, même. Mais quand elles
quittent les studios elles s'habillent normalement. Elles ne sont pas folles. Ou alors elles veulent faire
scandale, c'est leur affaire. De toutes les façons, je ne suis pas inquiète, c'est que le scandale est
rentable. Mais toi qui n'es ni une star ni un top-modèle, est-ce qu'il t'est venu une seule fois à l'esprit
qu'en Occident la nudité du corps pouvait correspondre à la nudité de l'âme ? Qu'en exposant publi-
quement ce qu'on réserve d'habitude à l'intimité, à l'amour, tu allais directement de la barbarie à la
décadence sans passer par la civilisation ? "
… ?
-" Ce que je veux dire par là, ma fille, c'est que la nature est bien faite du point de vue physiologique.
A l'âge des cavernes, nous avions déjà l'obligation de nous reproduire, c'est un besoin que partagent
tous les humains. C'est une question de survie de l'espèce. Les hommes ont des réactions physiques
très immédiates pour compenser celles des femmes qui prennent souvent tout leur temps pour savoir
si c'est avec Pierre ou Paul ou Jacques qu'elles feront un bébé. Rassure-toi, elles choisissent toujours
le plus fort, ou du moins celui qui leur semble le plus approprié à la reproduction le jour où elles sont
prêtes. Les hommes aussi ont un bon coup d'œil, la taille fine, les hanches larges et les gros nénés
sont encore très prisés. Le plaisir des mains en plus du confort du nourrisson et vogue la galère ! Mais,
parce qu'il y a un mais, nous ne sommes plus à la préhistoire. Entre temps nous avons appris à aimer
l'autre, à freiner notre cerveau primaire, à nous respecter, à ne plus nous sauter dessus comme des
sauvages pour faire crac- crac, ou bing-bing, n'ayons pas peur des mots. A être pudiques. J'ai bien dit
pudiques et non pas pudibonds. Les vêtements servent la pudeur. Parce que, comme je te le disais, si
nous avons franchi les siècles, les fantasmes sexuels sont toujours là. Du moins j'ose le croire.
L'évolution consiste à laisser vivre son corps et son esprit sans qu'aucun des deux en pâtisse, mais
qu'au contraire ils se complètent. Or, que laisses-tu à deviner de toi une fois que tu as tout montré ?
Quelle part de mystère conserves-tu lorsque tu offres tes trésors à tout venant ? Qu'est-ce qu'il reste à
imaginer quand tout est exposé en permanence ? Rien. Parce que tu as privilégié le corps en négligeant
l'esprit. Le tien et celui des autres. Ça c'est mon petit côté oriental qui parle. "
… !
-" Mais oui, tu as raison, tu as tout compris. La burka, maintenant ! Comme s'il était question de
sombrer dans le n'importe quoi. Je ne te parle pas de t'enterrer vivante, je te parle de fantasmes, de
préservation du mystère et du charme. Une fois que tous les gars du village auront vu tes doudounes tu
crois qu'un nouveau Brassens en fera une chanson ? Et quand bien même, une belle jambe ça te fera. "

-" Sûrement pas, les droits d'auteur c'est lui qui les touchera. Et toc ! Donc, au lieu d'espérer vivre du
travail des autres, je préférerais que tu comprennes que le fait d'avoir un corps presque achevé ne fait
pas de toi une femme. Il y a l'esprit d'une jeune fille dans ce corps là. Et qu'est-ce qu'elle deviendra
cette jeune fille si elle grille les étapes ? Tu crois que collectionner les garçons ou ne plus être vierge
c'est approcher de l'âge adulte ? Je vais t'en dire une bien bonne, quand j'étais jeune, les docteurs
disaient que ça guérissait les boutons d'acné. Cherchez l'erreur. Bon, je vois que les aiguilles tournent
et que c'est bientôt l'heure de l'école, alors je… Où tu vas ? "

-" Dans ta chambre ? Pour quoi faire ? "

-" Ah bon ! Tu vas te changer… Et qu'est-ce que tu vas mettre ? "

-" Un polo ? Pââârfait ! Au fait, pense donc à ramener son confetti à ta copine que je ne connais pas. "

Chers parents d'adolescentes, il serait vain de croire, que si cette fois-là la petite est partie se changer
tout est réglé. Ce n'est que partie remise. Dès que possible, demain peut-être, elle recommencera à
s'affronter à vous. Les adolescents ne veulent pas faire comme leurs parents mais ils ont une peur
terrible de ne pas ressembler à leurs copains. Notre monde leur paraît obsolète mais ils ne veulent
pas être la brebis noire du leur. A cet âge on confond souvent être et paraître.

Je ne voudrais pas terminer cette chronique sans évoquer un souvenir personnel.
Lorsque j'étais enfant, la blouse était obligatoire à l'école primaire. Les miennes étaient en coton rose ou
bleu avec de charmants smocks et des petits fleurs brodées, façon petite fille modèle. Une des élèves de
ma classe portait une innommable blouse en nylon à carreaux noir et marron. J'étais tombée en extase
devant cette blouse, elle me paraissait être le comble du chic, elle avait ce je sais quoi d'exotique, de
différent, de rebelle, que j'aurais tant voulu avoir. J'ai mené une vie d'enfer à Maman pour qu'elle m'en
achète une. Je l'ai eue, ma blouse en nylon. Je l'ai portée. Je n'ai jamais osé dire à l'époque, que
finalement, une fois que je l'avais eue sur le dos, je ne l'avais plus aimée. Comme quoi, l'habit ne fait
pas le moine...

Catherine Bastère-Rainotti - © 20 juin 2003
 

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