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        Lire & RéCréer - QUAND L'APPETIT VA, TOUT VA - Chronique de la vie ordinaire

En français on peut prendre une leçon, prendre l'air, le large, un appartement ou quelqu'un par
la main. On peut saisir une atmosphère, saisir le sens d'un mot, les biens d'un débiteur.
On peut rendre justice, rendre gorge, rendre son âme ou ses tripes. On peut prêter l'oreille,
prêter à confusion, ne prêter qu'aux riches. Mais on donne à manger, on donne une recette.

En France, on ne rigole pas avec la nourriture. Le bien-manger, le bon manger, c'est une
tradition, un art de vivre, un état d'esprit. Il est acquis chez les républicains que depuis
Henri IV tous les Français mettent une poule dans le pot le dimanche.
C'est un droit et quasiment un devoir.

Ecoutez un Français vous donner une recette :
" Faites blondir vos oignons… Lardez votre viande… Pelez vos pommes… Etalez votre pâte. "

Il ne parle pas des oignons, de la viande, des pommes, de la pâte. Ce sont des mots trop
succulents, placés dans un contexte si vital qu'ils perdraient toute saveur, toute noblesse, à
n'être précédés que de banals articles définis. Puisque celui qui vous parle vous donne une
recette il étend ses largesses jusqu'à vous équiper d'emblée, dans son discours, du nécessaire
et du superflu culinaires dont vous aurez besoin. L'adjectif possessif s'impose.

Vous voilà donc l'heureux propriétaire virtuel d'une mirifique kyrielle d'ingrédients précieux,
d'épices, d'herbes, de plats en cuivre, en fonte, en terre, propres à réussir la recette. Et si
celui qui donne la recette ne se contente pas de l'énoncer mais qu'il la raconte vraiment vous
serez capable, culture commune oblige, de respirer les sucs du poulet allant rissolant, de tâter
la fermeté d'un poisson luisant, d'estimer à sa juste valeur un judicieux mélange, en bref, de
saliver comme un fou. Au final, si vous n'avez pas encore mangé vous piafferez d'impatience
en attendant l'heure du repas et si vous sortez de table vous aurez un petit creux à l'estomac.

Je n'ai jamais entendu personne d'autre que des Français parler avec volupté de nourriture…
à table. Avant toute chose ils se sont encouragés à ne pas faiblir devant le contenu de leurs
assiettes en se souhaitant bon appétit. Aux entrées ils s'auto congratulent de faire aussi bonne
chère. Au premier plat de résistance des souvenirs de bombances sourdent d'eux comme l'eau
d'une source. Vers le milieu du repas ils débattront des variantes subtiles de telle ou telle recette.
Au fromage ils citeront exhaustivement ceux qu'ils auront goûtés dans leur vie avec force détails
quant à la sapidité de celui-ci ou la douceur de celui-là. Au dessert ils évoqueront les fruits de
leur enfance (on n'en fait plus des comme ça) ou le gâteau de leur Mémé.
Mais rassurez-vous, en parlant de la sorte ils n'auront pas perdu un seul coup de fourchette, ils
auront apprécié et auront raclé tout ce que la maîtresse de maison, flattée, leur aura présenté.

En France on ne se nourrit pas. On mange.
Et manger prend un certain temps, voire un temps certain. Il ne faut pas espérer, lors d'un repas
de famille, s'en tirer avec une heure de présence à table, ce serait de la dernière goujaterie.
Prévoyez plutôt deux à trois heures. En cas de grande fête du genre anniversaire, mariage,
baptême, Noël, estimez-vous heureux si vous n'enchaînez pas le dîner avec le déjeuner. On
vous dira qu'il faut finir les restes, puis vous vous rendrez vite compte qu'on avait préparé tout
un autre festin.

Mais c'est que manger en France, n'est pas tant destiné à fournir de l'énergie au corps. C'est
la bonne occasion pour prendre un plaisir intense à être ensemble, à se sentir vivant, à se
réjouir de la vue de l'autre, de sa présence, de la chaleur de son amitié. Nourrir quelqu'un, lui
donner à manger c'est vouloir le garder en vie, dans sa vie, dans la nôtre. C'est l'aimer
concrètement, c'est une sorte de passage à l'acte d'un amour platonique. Voilà pourquoi, en
France, les repas, même constitués d'un simple bol de café et d'une tartine, s'éternisent. Une
réputation de " french lover " ne passe pas que par le sexe.

Je me souviens d'avoir lu des histoires incroyables de Français prisonniers dans des camps
de concentration, crevant évidemment de faim et de misère inhumaine. Comment croyez-vous
qu'ils se remontaient le moral de temps à autre ? Ils se donnaient des recettes de cuisine, le
soir, en se les murmurant à l'oreille, couchés sur leur châlit.

En français, le mot compagnon est formé des mots latins cum, avec et panis, pain.
Un compagnon est donc celui avec lequel on partage le pain. Le pain qu'on lui donne, le pain
qu'on reçoit, celui qu'on imagine, parfois.

Catherine Bastère-Rainotti - © 19 septembre 2003 - Chronique de la Vie Ordinaire
 

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