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C D L V O |
Je ne me souviens pas précisément comment le disait Pierre Dac, mais c'était quelque chose du genre : " Il ne suffit pas d'être désagréable, encore faut-il savoir se rendre odieux." Hier, des gens sont venus à l'improviste à la maison avec leur fils de sept ans. Nous avons passé trois heures ensemble qui m'ont semblé durer trois siècles. Avez-vous déjà assisté à des réunions d'adultes complètement sabotées par un seul enfant ? Ou plutôt devrais-je dire par ses parents ? D'une part parce que ses parents se moquent éperdument de votre vie et n'ont qu'un seul credo : se gargariser des mérites de leur progéniture auprès desquels ceux d'Einstein sont de la gnognote. Et d'autre part, qu'ils ont décrété que la progéniture en question ne saurait souffrir aucune contrainte éducative qui pourrait freiner son épanouissement personnel. Quitte à faner le vôtre sans rémission. En foi de quoi, vous êtes censés avaler des couleuvres grosses comme le bras. Alors, tout en mâchant consciencieusement votre dépit, vous vous hâtez de mettre en hauteur ce qui est fragile, donc cassable, donc forcément convoité par la petite merveille qui grouille sans retenue dans votre maison. Instantanément, vous avez des yeux partout, même derrière la tête. Il vous pousse deux autres paires de mains au minimum car il ne suffit pas de monter la garde encore faut-il savoir intervenir à temps. Les procréateurs laissent faire et envisagent d'un œil ébloui chaque initiative hasardeuse de leur gamin comme la preuve de sa grande intelligence, et quelque part, de la leur puisqu'ils sont les géniteurs. Pour notre part, au bout de vingt minutes d'une conversation on ne peut plus erratique, nous qui sommes ringards et beaucoup moins sensibles qu'eux au génie précoce, nous avons dû enlever in-extremis des mains de l'artiste en devenir, les feutres qu'il avait demandés et que nous avions eu le tort de lui donner (en croyant être tranquilles cinq minutes) avant qu'il n'attaque un deuxième mur. On dira ce qu'on veut, mais nous sommes conservateurs en diable. Nous nous obstinons à considérer les fauteuils et les canapés comme des meubles pour s'asseoir et non pas comme des trampolines de cirque. Naturellement, en enjoignant au futur acrobate de ne plus sauter de l'un à l'autre en nous assourdissant, en prime, de ses cris de Sioux, nous n'avons fait qu'ajouter à sa précédente frustration picturale. Parmi nos nombreux péchés (péchés avoués, à demi pardonnés), nous n'avons pas voulu non plus, que le cher enfant monte sur la petite table qui nous vient de grand-mère qui la tenait elle-même de sa mère... Même si c'était un moyen commode pour attraper la queue du chat qui s'était réfugié sur une étagère de la bibliothèque. Nous fûmes sadiques, c'est vrai, de l'empêcher de déchirer la plupart des pages d'une édition originale de Jules Verne insuffisamment illustrée, que ses parents, sans notre assentiment, lui avait collée dans les mains. A notre décharge je dirais que nous n'avions pas compris tout de suite que le surdoué, victime de la méthode globale, avait un mal de chien à lire s'il n'y a pas d'image explicative à côté du texte. Sa grande colère se justifiait amplement par sa déception de ne pas pouvoir nous épater de ses neuves connaissances. Le point d'orgue a été atteint au moment où je lui ai refusé le cinquième biscuit sec qu'il demandait sous le prétexte futile qu'il avait consciencieusement écrasé les quatre premiers sous ses semelles. Je crois que j'avais fini par complètement lâcher les pédales quand je me suis mise à crier : -" Et on arrête de jouer à la dînette quand on a déjà flanqué trois tasses de café sur le tapis ! " Là, je dois dire que nous vîmes bien dans les yeux de ces gens avec quelle sévère réprobation ils nous jugeaient ! Quels parents avions-nous été ? Quels grands-parents ferions-nous ? A mon avis, si nous n'avions pas prétexté un dîner en ville et l'obligation de les quitter, nous aurions eu le droit à un vibrant réquisitoire contre nous et les gens de notre espèce. C'est-à-dire des croquemitaines opposés à toute forme de pédagogie libérale, à toute tentative de donner la parole aux enfants, à tout ce qui bouge. Hélas ! Il aurait été vain d'essayer de leur démontrer que le respect qu'on attend pour soi passe immanquablement par le respect des autres, et que sur ce plan là, ils avaient beaucoup de chemin à faire. A commencer par donner des limites à leur fils, lequel, un jour ou l'autre leur demandera des comptes. Peut-être, à ce moment-là, invoqueront-ils une certaine "candeur naturelle" pour justifier leur coupable laxisme et leur ego surdimensionné. Nous comprîmes qu'ils n'étaient pas prêts à remettre les pieds chez nous… les fachos. Mais, comme nous sommes incurables, nous nous en réjouîmes. Catherine Bastère-Rainotti © novembre 2001 - revu en septembre 2002 |