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le savait bien, l'animal ! Il s'arrêtait automatiquement devant la mai- son avant qu'elle arrive. Comme un paysan sage qu'il était, il prenait tout son temps, Théo- phile. Sûr, quand il était jeune, son Bijou, il pouvait donner le coup de collier pour devancer l'orage pendant la moisson, pour semer jusqu'à plus d'heure, quand la terre était prête et qu'il ne fallait pas laisser la pluie tout raviner. Quand il fallait, quoi ! Mais il avait fait comme lui, sin quévau (son cheval) de 23 ans, et Théophile en avait 81. Ils étaient pareils. Ils étaient vieux, il avait envie qui dure. Même si, quelquefois, il se disait " qu'cha s'rot bin mieux qui parte d'vin mi. " (Ce serait bien mieux qu'il parte avant moi.) Il l'avait ménagé, son copain à quatre pattes. Quand il faisait froid l'hiver, il lui mettait une couverture sur le dos pendant la pause. Quand il avait bien transpiré, sous le soleil, il le bouchonnait et le laissait brouter à l'ombre, pendant qu'il donnait de la binette par ci, par là. Il n'y avait plus eu que Théophile pour travailler aux champs avec un cheval. Les quelques paysans qui restaient dans le village, avaient tous des tracteurs. Lui, pour ce qu'il avait encore eu à cultiver et à vivre, il avait préféré continuer à faire équipe avec un cheval, c'était vivant, une vraie compagnie. On lui parle, on sent sa chaleur sous la main quand on le touche. Et c'te pétarade, un tracteur ! On peut même plus entendre les alouettes et les martinets, quand ça crie dans le ciel, au beau temps. Ça fait du bruit, ça pue, et ça coûte, un tracteur. Et voilà que Théophile était parti au paradis avant son vieux camarade. Comme il l'avait bien recommandé devant témoins, à sa femme, son cheval a été placé dans une ferme-retraite bien comme il faut, où il sera bichonné jusqu'à la fin de ses jours. Et puis, et puis... Au moment de rendre son âme au Bon Dieu, il avait dit au curé " Qui fallot mète la photo de s' Bijou din sin cerceul, et qui l'avot d'jà dit aux pompes funèbres à l'avanche, por ète bin sûr qu' cha s' frot ". (Il faudra mettre la photo de son Bijou dans son cercueil, et d'ailleurs, il l'avait déjà dit aux pompes funèbres, à l'avance, pour être bien sûr que ça se ferait.) Elles étaient estomaquées, les pauvrettes. Il leur avait rien dit d'avance. " Non mais ! El' photo d'sin quévau, vous vous rindez compte ! Arot pu d'minder chel de s'feume ou dès fil's ! Bin ché pas des manières, ché pas chrétien cha." (Non mais ! La photo de son cheval, vous vous rendez compte ! Il aurait pu demander celle de sa femme ou de ses filles ! Eh bien, c'est pas des manières, c'est pas chrétien, ça.) © Liliane Alarcon - Première publication jeudi 1 juin 2005 Tous droits réservés - Reproduction interdite. |