Il était aux alentours de quatre heures du matin. Les oiseaux s'égosillaient dans les branches des arbres, le soleil pointait son nez carmin de l'autre côté de la Loire. Il faisait bon. En sortant de la boîte de nuit Juan avait cligné plusieurs fois des paupières pour accommoder sa vue à la lumière de juillet. Il restait devant la porte et aspirait de grosses goulées d'air neuf pour réveiller ses narines saturées de fumée de cigarette, de relents de sueur, de parfums violents. Manu, le contrebassiste, sortit à son tour du cabaret : -" Que tal, Juan ? Bon public ce soir, hein ! Ils étaient pas trop nazes. " -" Oui, ça allait. " -" T'attends qui ? Miguel ? C'est pas la peine. Il est déjà parti avec la petite blonde qui lui faisait du gringue. Raymondo reste là. Il va aider la patronne de la boîte à défaire son lit. Ça lui prendra un certain temps. " -" Ah oui ? Grand bien leur fasse. Je n'attends personne. Je respire un peu, c'est tout. " -" Si tu as fini de respirer, tu rentres à l'hôtel avec moi ? On s'en jette un petit dernier et hop ! dodo. " -" Non, j'ai assez picolé comme ça. J'ai la tête comme un chou-fleur. Je vais aller me balader un peu au bord de l'eau. " -" Bon, comme tu veux. Moi je vais me zoner. A demain ! " -" C'est ça, à tout à l'heure. " Manu, surnommé la Tortue, parce que de loin, quand il trimbalait sa contrebasse sur le dos il ressemblait à cet animal, Manu croyait qu'il suffisait de dormir dix heures en pleine journée pour être au lendemain dès qu'il s'éveillait en milieu d'après-midi. Mais Juan, même après des années passées à faire le musicos la nuit, restait résolument diurne. Dans son esprit, seule la nuit séparait un jour d'un autre. Il avait l'impression de louper des trucs importants en dormant le jour, de passer à côté de la vie. La vie, trois petites lettres pour écrire tant de choses. Le rire des gamins qui se bousculent et chahutent sur le chemin de l'école, une femme qui fredonne en secouant son chiffon à poussière à la fenêtre, un pédalier de vélo qui grince sous les semelles d'un ouvrier qui file au travail, le bruit de tonnerre des rideaux de fer qu'on lève pour ouvrir boutique, le chambard du camion poubelle, tout ces bruits sont les bruits d'un début de journée normale, d'une vie normale, pour des gens normaux. Il détestait avoir à considérer ces manifestations de vie comme celles qui marquaient pour lui, le début de cette petite mort qu'on appelle sommeil. Lui commençait toujours à dormir au moment même où tout le monde s'éveillait et à cause de cela, il se sentait en dehors de l'humanité. Il finit par hausser les épaules comme un qui s'avouerait à lui-même qu'il a le droit de philosopher mais que pour vivre il faut manger. Et comme la vie est très mal faite, rares sont ceux qui vivent de leur philosophie. En tout cas, lui ne faisait pas partie de ceux-là, il gagnait son pain en soufflant dans un saxophone la nuit pour des noctambules en goguette. Il se baissa, saisit la poignée de l'étui de son instrument, traversa la rue déserte et descendit sur les quais de Loire par un petit escalier de pierre. Il marcha à pas lents sur les vieux pavés inégaux, le nez au vent. Son saxo battait amicalement sa jambe droite. A cette heure matutinale, comme n'aurait pas dit Claudel, il n'y avait pas un seul pékin dehors pour lui bousiller le paysage. Le monde appartient à celui qui se lève tôt… et à celui qui se couche drôlement tard aussi, ajouta Juan, il y a une justice, tout de même. Ses oreilles surmenées durant la nuit recouvraient graduellement leurs facultés. Il percevait le ressac des vaguelettes contre la rive, le chuintement des herbes froissées par le courant, les appel rauques de quelques mouettes regroupées, là-bas, sur une des îles sablonneuses qui émergeaient sporadiquement du fleuve, le glissement furtif d'un petit rongeur que son passage avait dérangé. La lumière sanguine de tout à l'heure tournait doucement à l'orangé clair en conférant à toute chose un bronzage artificiel du meilleur effet. " Même moi je ne dois pas avoir une trop sale gueule " pensa-t-il. Il avait pourtant soufflé dans son sax sept heures d'affilée. Parce que c'était dans le contrat, qu'un contrat c'est sacré et surtout, surtout ! c'est ce qui fait becqueter, disait Raymondo qui n'était ni délicat comme Chopin ni emmerdant comme Bartók mais qui assurait sérieusement son rôle de pianiste-impresario des Thunderbirds. A l'origine, c'est son copain Boris qui avait conseillé à Raymondo de prendre un nom qui sonne américain pour le quartet. Lui, à l'époque, signait ses premiers bouquins Vernon Sullivan. De toutes les façons c'était bien, pour des réfugiés politiques espagnols qui jouaient du jazz, un paravent comme Thunderbirds. Personne ne prononçait correctement Thunderbirds. Pas plus les Thunderbirds boys eux-mêmes que les autres. Les Français, c'est parce qu'ils francisent tout, les Espagnols c'est à cause de leur accent qui les contraint à suçoter toutes les sifflantes, à doubler, au minimum, le moindre r, à rendre liquides les b, à flanquer des accents toniques partout. Dans leurs bouches Thunderbirds devenait à peu près Çoundairreveurrde. Quand ils jouaient, et ils jouaient vraiment bien, ça ne prêtait plus à conséquence. Raymondo avait mis sur pied une tournée pour les deux mois d'été. Ils se produisaient une semaine, quinze jours, dix jours, c'était selon, dans des cabarets où les congés-payés allaient s'ébattre. Douze ans après la guerre, la France finissait de reprendre vie. Les châteaux de la Loire que les Allemands et les bombes alliées (larguées à l'aveuglette à très haute altitude), avaient miraculeusement épargnés étaient de nouveau en vogue. Raymondo avait dit " à nous l'Indre, le Loiret, le Loir et Cher et tutti quanti ! " Pas désagréable dans l'ensemble, non, pas désagréable… La nourriture était bonne, les tôliers ne rechignaient pas trop à leur donner à boire, même si la bière qu'on leur servait c'était souvent du panaché avec plus de limonade qu'autre chose. Même si les gens, en province, s'étaient plus vite habitués au chewing-gum qu'au jazz. Ceux qui venaient s'encanailler la nuit continuaient à réclamer " la valse bleue ", " viens Poupoule " ou " la comparsita ". Ce soir, les Thunderbirds avaient pu jouer quelques morceaux de leur répertoire habituel sans se faire siffler. C'était un exploit qu'il fallait saluer. Manu avait raison, c'était un bon public, pas trop naze… Et puis le paysage était vraiment beau ici. Les couleurs de Loire, le satin gris des ardoises, le doré des pierres, le vert des arbres foisonnants l'enthousias- maient. C'était une vallée faite pour la langueur. Il ne s'étonnait pas que les rois aient choisi ce coin pour se baguenauder. Eût-il été François 1er qu'il aurait fait la même chose. Trop plat ! râlait Miguel. Qu'est-ce que c'est plat ! Sûr, c'était très différent de leur Castille natale aussi historique mais beaucoup plus sauvage, montueuse, brûlante, pelée, tourmentée, viscérale. Leur Castille où il n'y a guère on voyait encore des hommes et des femmes attelés aux charrues parce que les paysans étaient souvent trop pauvres pour se payer un âne. Quand ils entendaient qu'ils étaient espagnols, les ceuss qui s'étaient aventurés jusqu'à la Costa del Sol leur disaient que c'était bien pour les vacances, l'Espa- gne : chaude, pas chère avec un taux de conversion francs / pesetas plutôt intéressant. Mais crado ! Très crado, même ! Et arriérée incroyable ! Des sous-hommes, presque, les Espagnols. Ces gugusses posaient un regard méprisant à la surface d'un pays dont ils ignoraient tout. Cervantès était français, puisque Don Quichotte était de la Manche. Racontez-leur que les moulins à vent, les déserts, les plaines, toute cette folie mystique et généreuse, l'honneur sans concession, la poésie visionnaire, l'amour désincarné, inconditionnel, magnifié, du récit appartenaient à la Castille de La Mancha ; ils ne vous auraient pas compris. Non, ils limitaient l'Espagne à la paella, la corrida, le soleil, et croyaient rendre leur salle à manger exotique avec les affreuses épées miniatures soi-disant de Tolède ou la poupée de foire danseuse de flamenco, le sempiternel éventail des Majàs qui finissait en nid à poussière, maintenu ouvert contre un mur à l'aide de quelques pointes. On leur disait cela et d'autres choses encore, aux Thunderbirds boys, comme des évidences navrantes, sans égard pour eux, avec cette cruauté naïve des gens pas racistes pour deux ronds, mais infiniment bornés dans leurs frontières. C'était presque une façon de leur souhaiter la bienvenue, de les féliciter d'avoir choisi la France. Ça partait d'un bon sentiment, c'était fatigant à la longue. Juan avait été professeur d'histoire à Albacete, Miguel, clerc de notaire, Raymondo, interne en chirurgie, et Manu, instituteur. Ils jouaient du jazz ensemble ici parce qu'ils avaient activement résisté au caudillo, là-bas. Pour manger ici, ils s'étaient rabattus sur la musique qui avait été jusque là leur passe-temps, là-bas. La mère de Juan était française. Son père, grand-père Emile, venait souvent les voir à Albacete. Juan avait été nourri des deux cultures, il avait chanté les comptines, lu les classiques des deux pays, parlé les deux langues en même temps… avec l'accent indélébile de la reine Blanche de Castille. Il venait souvent, grand-père Emile, le rescapé de Craon, qui gardait des souvenirs oraux très vivaces de 1870. Emile le tenace, le révolté, le grivois, qui bouffait du curé à tous les repas, qui disait qu'on n'avait pas encore fini de répa- rer les gueules cassées de 14 qu'on se croyait déjà autorisé à en démolir d'autres. Il vomissait Pétain, Mussolini, Hitler et Franco. Il faisait juste gaffe à ne pas hurler ses opinions à tous vents. C'était dangereux d'un côté comme de l'autre des Pyrénées. Il était venu jusqu'en 1942. Après, on n'avait plus eu de nouvelles de lui. A son arrivée à Paris en 1947, Juan l'avait cherché. Il avait retrouvé sa trace dans le massif de Lorris en forêt d'Orléans, grâce à un ancien de la 2ème D.B. qui avait bien connu l'Emile qu'on avait fusillé dans cette forêt d'Orléans. " On a l'air fin, maintenant, Grand-Père ! Je ne voudrais pas être trop cynique, tu sais, mais nos beaux idéaux nous ont menés où ? Non, sérieusement, je te le demande, ça a servi à quoi, tout ça ? Est-ce que l'Espagne se porte mieux ? Est-ce que je peux retourner là-bas embrasser mes parents sans les mettre en danger ? Est-ce que la France ne fait pas la guerre en Algérie ? Sonnez clairons, tintez médailles ! Aux larmes, citoyens ! Formez vos moribonds ! Boris dit que le jour où personne ne reviendra d'une guerre, c'est qu'elle aura été bien faite. Et moi je parle tout haut à un mort… Je deviens dingue. Dingue, je te dis ! C'est trop drôle… Trop drôle… " Pendant qu'il soliloquait, ses pas l'avaient conduit à la sortie de la ville, près d'un pont tout illuminé de soleil. Il s'adossa contre ses tièdes pierres amicales et regarda la Loire scintillante passer à toute allure entre les arches massives. Des remous formidables se formaient autour des piliers du pont, aux alentours des rochers affleurant la surface de l'eau. Partout où le courant se cassait sur un obstacle, de dangereux tourbillons engloutissaient dans leurs profondeurs sombres le moindre fétu, la plus grosse branche, charriés par la Loire. Des bestioles ailées zigzaguaient entre les gouttelettes d'eau irisées, au ras de l'écume, des poissons goulus surgissaient du dessous, avec un plop discret, pour les gober. Tout était calme, dans l'ordre des choses. Juan sortit son saxo, un Super Action ténor en si bémol s'il vous plaît ! Un bijou qu'il avait convoité longtemps. Il avait économisé sou à sou avant de pouvoir acheter, dans les ateliers Selmer de la rue Myrha, cet assemblage magique de cuivre, de laiton, de chrome. Avec des gestes infiniment doux, il démaillota son bébé du tissu soyeux qui l'entourait, vérifia l'anche, fixa le bec à l'embouchure, souffla deux ou trois fois à vide et commença à jouer pour les poissons, les arbres, le soleil… …My funny Valentine, sweet comic Valentine, you make me smile… Les sons graves, charnels, amoureux, du saxo allèrent ricocher sur l'eau. Smiiiile, smiiile. Sous l'arche qui résonnait comme l'intérieur d'une église la même phrase musicale s'enroulait sur elle-même … Stay, little Valentine, stay… -" Oh ! Oh ! Oh ! Garçon ! Arrête avec ta trompette ! " Un petit homme dévalait en gueulant le remblai de terre qui descendait jusqu'au quai de toute la vitesse de ses courtes jambes remarquablement torses. L'outrecuidant roquet qui confondait saxophone et trompette vint se planter devant le musicien en aboyant : -" Nom de Dieu ! Et alors, malheureux ? T'as pas bientôt fini ton boucan, que tous les poissons vont foutre le camp ? " Vu de près, le bonhomme était encore plus antipathique que prévu. La courroie d'une nasse en osier passée en bandoulière sur sa poitrine, une canne à pêche dans une main, la poignée d'une boîte en bois dans l'autre, il dardait sur Juan des yeux bleu faïence en boutons de bottine trop rapprochés d'un gros nez patatoïdal. La cinquantaine bien entamée, c'était le genre de freluquet qui croyait nécessaire de se donner l'air martial en s'affublant d'un treillis militaire et de rangers achetés au surplus américain pour aller traquer l'ablette. -" Et si vous alliez pêcher ailleurs ? " -" Non mais des fois ? Tu manques pas d'allure, toi ! C'est mon coin à pêche ici. Tu peux demander à qui tu veux. On te l' dira : ici c'est le coin d' pêche à Riton. Riton c'est moi. Tu m' crois pas ? J'ai une preuve. Regarde donc, tu vois le bâton enfoncé là ? Ben c'est mon bâton. Personne y touche. Personne ! Tu sais pourquoi ? Non, tu sais pas. Mais tu sais rien toi, t'es pas d'ici toi, ça se voit. C'est mon bâton ousque j'attache le muscadet pour qui rafraîchisse dans l'eau. Ah !… Tu la ramènes plus, maintenant. " Juan soupçonnait cet ahuri de faire, décidément, comme les chiens : de pisser l'alcool qu'il sifflait dès l'aube sur son bâton pour marquer son territoire. Mais il avait compris que Riton était déjà suffisamment éméché malgré l'heure ultra matinale pour qu'il s'épargne la peine de répondre quoi que ce soit. Sans doute le guerrier nautique avait-il trempé ses tartines dans un bol de vieille goutte. Tout en parlant, le minus s'était délesté de ses attributs piscicoles en les posant au sol. Il s'affairait à ouvrir la nasse à poissons dans laquelle pour l'instant il n'y avait qu'un morceau de pain, un saucisson et une bouteille de vin. -" T'en veux ? " fit-il, généreux, en tendant le litre vers Juan. -" Non merci. " -" T'as tort, c'est du bon. " Il en but plusieurs gorgées avec l'aisance que donne une longue pratique, claqua la langue contre son palais en répétant " C'est du bon ! " Il reboucha la bouteille dont il ligota le goulot avec une ficelle qu'il tira de sa poche, et la fit descendre dans l'eau avec précaution, après l'avoir dûment arrimée au bâton-témoin. -" Na ! Le cul bien au frais. C'est le premier boulot du pêcheur, ça. T'aurais pas du tabac sur toi, des fois ? " -" Désolé, je ne fume pas. " -" Ah ouais ? Remarque moi non plus, ça coûte trop cher. Sauf que j'y avais pris goût après la guerre avec les Amerlocks. Je d' mande toujours… Des fois ça marche, j'en grille une à l'œil, c'est toujours ça de pris. T'es sûr, t'en as pas ? " -" Non, je n'ai rien. " -" Tant pis. Bon, c'est pas le tout, faut qu' j'appâte, moi. " Il sortit de sa boîte en bois remplie de l'arsenal habituel d'un pêcheur, une gamelle en fer dans laquelle il plongea la main pour en tirer des poignées d'une bouillie rougeâtre et gluante qu'il jeta dans le fleuve avec le geste auguste du semeur. Juan s'était assis contre une arche du pont, l'autre lui tournait le dos. Il voyait, dans l'espace dégagé entre les jambes arquées du bonhomme, s'écraser dans les flots l'infâme tambouille qu'il jetait devant lui. Pourquoi restait-il là ? Il aurait été plus sain, plus facile peut-être, de ranger son saxophone et d'aller se coucher sagement. Mais non ! C'était plus fort que lui, il fallait qu'il sache jusqu'où pouvait aller la vulgarité du quidam. Le malfaisant Riton avait enfin terminé de saloper la Loire avec sa mixture. A genoux sur le quai, il agitait sa main dans l'eau, comme une pagaie, pour la rincer. En ramant de la sorte, il demanda : -" T'es pas d'ici, c'est un fait, mais t'es d'où au juste ? Attends, me dis pas, me dis pas ! Je vais trouver. C'est rare que je me goure. Je sais ! Blond comme ça, t'es Polack ! C'est ça, hein ? " -" Non. " -" T'es pas Polack ? T'es pas Boche, ça non, t'as pas l'accent. Bon alors, si t'es pas Polack, t'es Rosbif ! " -" Non plus. " Le curieux avait fini sa manucure. Il s'essuyait la main sur le fond de son pantalon, debout devant Juan qu'il observait avec une certaine perplexité. -" Pas Rosbif non plus... Ben t'es quoi ? " -" Espagnol. " -" Arrête tes conneries ! Les Espinguoins c'est tout moricauds et compagnie. " -" La preuve que non. " -" Faut croire.. " Il était méfiant tout de même, le Riton. Méfiant et désappointé de voir déjouer sa sagacité proverbiale. Soudain une lueur de ruse passa dans son regard. -" Comment qu'on dit vin chez toi ? " -" Vino " -" Et pain ? " -" Pan " -" Et pêcheur ? " -" Pescador " -" Ah ben oui, t'es Espinguoin. " -" Vous parlez l'Espagnol ? " -" Nan. Mais t'as pas l'air de chercher tes mots, c'est un signe qui trompe pas. Qu'est-ce que tu dirais d'un petit coup de viro … euh… comment qu'on dit vin blanc ? " -" Vino blanco " -" Ouais, un petit coup de vino blanco en attendant que l'appât fasse effet ? " -" Non merci, pas pour moi. " -" Dis-donc, il est pas empoisonné, mon vin ! Ou alors… Tu n' s' rais pas une tantouze, des fois ? " -" Non, non je ne suis pas pédé mais il est trop tôt pour moi. " -" Pffff ! Y a pas d'heure pour les braves. " L'assoiffé retourna au bord de la rive et tira la bouteille hors de l'eau. Il avala d'un coup presque le quart de son contenu avant de la remettre en place. -" Ça fait du bien par où ça passe, c'est moi qui te le dis. Comme ça t'es pas de la jaquette qui flotte mais tu channes pas ? " -" Qu'est-ce que c'est channer ? " -" Tu connais pas channer ? Tu sors d'où ? Ah ! oui c'est vrai… Channer c'est boire, picoler, quoi. " -" Si, si, ça m'arrive, ne vous inquiétez pas. " -" J' m'inquiétais pas. Si t'en veux pas de mon muscadet y en aura plus pour moi. Je rattrape le retard. Parce que faut te dire qu'on l'a un peu sauté question bibine du temps des verts de gris. T'imagines même pas les cochonneries qu'on inventait à cause du manque. " -" Il y avait beaucoup d'Allemands, ici ? " Riton, assis sur sa boite en bois, occupé à monter une ligne tout en conversant, abandonna son fil un moment d'autant que, pour d'obscures raisons, il voyait un peu double. -" Mon garçon, des Boches ici, y en avait autant qu'un évêque peut en bénir. Y en avait chez l'habitant, y en avait à la mairie, y en avait à la poste, partout j' te dis. Même le château… tu l'as vu le château ? " -" J'ai vu le château. " -" Ben le château c'était la Kommandantur. Y en avait plein les rues des Teutons avec des mitraillettes. Pis des mitrailleuses aussi pour garder les entrées d' ville. Pire que des sauterelles y z'étaient ! Même les pancartes, y les avaient traduites, des fois qu'y s' perdent. Note que ça aurait pas fait de chagrin à grand' monde qu'y s'égarent, sauf à quelques unes, mais bon, des putes y en a partout. " -" Ah oui ? " -" Tiens oui ! On les a pas ratées. Dès on a su qu'on avait gagné la guerre, avec des copains, on est allé les rafler. Trois qu'elles étaient. On les a tondues les garces ! Plus un cheveu sur le caillou et à poil avec une croix gammée peinte au minium sur les fesses on les a fait défiler en ville, après on les embarquées et on les a laissées en plein champ. Naturlich, on s'est un peu amusés avec d'abord. Y a pas d' raisons qu'a refusent à des bons Français c' qu'a donnaient aux Boches, non ? Y en avait une qui gueulait, mais qui gueulait ! Le plus qu'on tapait d' sus le plus qu'a gueulait. Les autres disaient rien. On s'est bien marré. " -" L'euphorie de l'armistice, sans doute ? " -" Le quoi ? " -" La joie de la libération. " -" Si tu veux. Moi ce que je dis c'est surtout que je vois pas pourquoi y en a qui manquaient de rien en se faisant grimper et d'autres qui crevaient de soif. Parce que pour la bouffe on se débrouillait. Le système D. " -" Les patates ! " -" Ouais, les patates et pis la braconne. A la guerre comme à la guerre. Bon ! Je cause et ça donne soif. T'as pas soif, toi ? " -" Toujours pas. " Un nombre respectable de décilitres de vin disparurent au fond du gosier aride de Riton. Pendant que buvait le pêcheur, Juan se rappelait quelques bluettes délicates qu'on lui avait rapportées au sujet des traitements infligés aux femmes républicaines par les phalangistes espagnols. C'était les mêmes. Les mêmes punitions sauvages, les mêmes rires atroces, les mêmes barbares. Sauf qu'il fallait bien reconnaître la primauté de cette barbarie aux Espagnols. Il ressentait encore tous les gradients de l'étrange surprise qu'il avait éprouvée, en découvrant dans un village ravagé par les franquistes, une femme expirante, à laquelle on avait fait subir des tortures d'une exquise finesse après l'avoir tondue et lui avoir fait connaître les délices de Capoue en s'y mettant à plusieurs. Il avait dû coller son oreille contre sa bouche martyrisée pour comprendre ce qu'elle murmurait inlassablement : " No puedo, no puedo más. " Alors il lui avait demandé pardon, pas de ce qu'il allait faire, mais pardon pour ce que d'autres hommes lui avait fait. Il avait collé le canon de son revolver contre sa nuque, puis il avait tiré. Et pourtant, dans le reste de l'Europe, déjà enceinte de sa propre guerre " en esos días y ese tiempo no se decía nada ni se oiya nada. " (En ces jours-là, en ce temps-là, on ne disait rien, on n'entendait rien.) De nouveau, Juan se demandait pourquoi il ne fuyait pas ce gnome pêcheur. Quelle perversité le poussait à se laisser rudoyer, tutoyer, par cet abruti, quel goût du sordide l'attirait vers lui, quelle fascination inavouable la stupidité verticale de cet homme exerçait-elle sur lui ? -" T'es sûr que t'as pas du tabac qui traînerait au fond d'une poche ? " -" Sûr. " -" Ça c'est con, j'aurais bien fumé. Tiens, tu vois le pont, là ? " Riton montrait d'une main tremblotante l'œuvre d'art médiévale, après avoir récupéré in-extremis son équilibre qu'il avait inconsidérément compromis en levant le bras. -" C'était la frontière. " -" La frontière ? " -" La frontière, oui. Là où t'es c'est zone occupée, de l'autre côté du pont c'est zone libre. " -" Ici ? " -" Ici, quoi ici ? T'es bouché ou quoi ? C'est la Loire, mon pote ! La Loire ! La ligne de démarcation ça te dis quelque chose ? Ben jusqu'en 42 c'était comme ça. Ici t'étais occupé, en face t'étais libre. Après 42 t'étais occupé partout. Tu penses bien que les Boches surveillaient le coin comme le lait sur le feu. Ils avaient une trouille bleue des maquisards. Les terroristes, comme y disaient. " -" J'ai entendu dire qu'il y avait eu pas mal de courageux dans le coin ? " -" Eh ! Oh ! Minute ! Ça veut dire quoi courageux ? D'abord et d'une, personne leur demandait rien, y z'étaient pas obligés. Et de deux, y nous foutaient dans la merde, avec leurs sabotages. C'est nous autres qu'on écopait derrière. " -" Vous avez écopé, vous ? " -" C'est pas la question. " -" Mais ce n'est pas arrivé. " -" Ça aurait pu. " -" Mais ce n'est pas arrivé quand même. " -" L'aurait pas fallu qu' ça arrive. Parce que moi, je les connaissais les coins des maquisards. Quand on braconne on connaît tout. Si tu crois que j' me serais laissé prendre au collet par les Boches sans rien dire… " -" Vous les auriez dénoncés ? " -" Et alors mariole ? Qu'est-ce que t'aurais voulu ? Que j' me fasse tirer comme un lapin à cause de leurs conneries, aux résistants ? Et pis d'abord, dénoncés ! Dénoncés ! Tout de suite les grands mots. A y est nous y v' là ! Les noms j' les aurais pas donnés, j' les savais pas. J'aurais juste dit où qu'ils étaient. Pis toute façon c'est pas arrivé, alors c'est même pas la peine d'en parler. " Dans le massif de Lorris, en forêt d'Orléans, les miliciens avaient massacré les maquisards qu'un autre Riton, peut-être, avait dénoncés. Juan était allé voir les restes calcinés de la petite maison forestière où ils avaient été entassés avant qu'on y boute le feu. Il ne pouvait pas oublier que là-bas il y avait la tombe de son grand-père " Emile, Gustave Dubreuil - mort pour la France 14 août 1944 " Mort pour la France et pour qu'un crétin, un jour, sur les bords de la Loire, raconte sa drôle de guerre à son petit-fils. -" Hé ! Dis-donc, hé ! Qu'est-ce que tu crois, j'ai rien dit, quoi ! Pisque j'ai pas eu l'occasion. N'empêche, j' suis p' têt pas médaillé, moi, et le commandant machin y m'a p' têt pas fait la bise, mais j'ai fait des trucs, moi ! Et des trucs courageux aussi. Parfaitement. J'ai risqué ma peau. Seulement je crie pas ça sur les toits, c'est tout. Si je voulais, je pourrais en dire… " -" Mais vous êtes modeste. " -" Y a d' ça. " Juan ne relança pas la balle. Il attendait de voir où la répugnante sournoiserie du bonhomme le pousserait. Quelques minutes de silence s'écoulèrent pendant lesquelles Riton, assis sur sa boite en bois, les jambes largement écartées, faisait semblant de fixer un hameçon à sa ligne en lançant des coups d'œil furtifs à Juan. Il était dépité par la trop grande discrétion de son interlocuteur, embêté du respect que son auditeur privilégié croyait devoir porter à sa pudeur de rosière et il ne savait plus comment faire pour reprendre le fil de son histoire. Il avait jeté sa veste de treillis par terre en décrétant qu'il faisait déjà chaud, pour dire quelque chose d'intéres- sant, mais l'autre n'avait rien répondu. En désespoir de cause, il répétait " Si je voulais, je pourrais en dire… " Enfin, n'y tenant plus : -" Tu veux que j' te raconte ? " -" Mais… Je ne voudrais pas vous gêner. " -" Si tu m' jures qu' tu l' répéteras pas, j' te le dis. " -" S'il n'y a que ça, vous pouvez être sûr que je ne dirai rien à personne. " -" Ça va. Mais d'abord faut que j' bois un coup. " Il zigzagua jusqu'au bord de l'eau pour reprendre sa bouteille. La levant à contre-jour pour en examiner le niveau, le valeureux Riton informa Juan que cette fois il ne lui proposerait pas de partager " Y en a pu assez pour deux. " A la vérité, quand il eut fini d'étancher sa soif, il ne restait qu'un centimètre de muscadet au fond de la bouteille. Ce qui n'empêcha pas que cette relique soit pieusement replacée au frais dans la Loire. Comme il se sentait paré, maintenant, pour commencer son récit, il s'affala de nouveau sur sa boîte en bois et lança : -" Eh ben voilà : j'étais passeur. " Un œil à demi fermé, la bouche pincée en cul de poule, il hochait vigoureuse- ment la tête d'un air pénétré pour affirmer la véracité du fait. Il guettait sur la figure de Juan l'effet produit sur lui par cette écrasante révélation. Mais le musicien n'avait pas l'air foudroyé d'admiration. -" Tu sais pas c' que c'est, p' têt, passeur ? " Juan savait. Quand il avait fui l'Espagne, il lui avait fallu l'aide d'un passeur pour franchir les Pyrénées. Sans ce Basque taciturne, marcheur infatigable, qui connaissait le coin comme sa poche, qui démêlait les chemins sous la neige, qui l'avait encouragé, tiré, poussé, parfois, dans les passages difficiles, il ne serait pas sorti vivant de l'aventure. Le passeur lui avait dit qu'il s'appelait Esteban mais il n'avait pas voulu connaître son nom à lui. Il pensait sagement qu'on ne révélait jamais ce qu'on ignore. -" Si, je sais. " -" Ah, bon ! Tu sais… " -" Oui, je sais. " -" Bah alors, si tu sais, tu vois bien qu' c'était dangereux. " -" Ça dépend. " -" Ecoutez-le, l'autre ! Ça dépend de quoi, hé crâne d'œuf ? " -" Ça dépend de l'endroit du passage. " -" Dans c' cas là y avait pas plus dangereux pisque c'est la Loire que je leur ai fait passer aux gens. C'était là-bas, trois cents mètres en aval du pont, au nez et à la barbe des Teutons, sous leurs mitrailleuses presque. " -" Ça dépend aussi des personnes que vous faisiez passer. " -" Oh, ça ! Pour les personnes, qu'est-ce que tu veux, y avait pas le choix, c'était des youpins, la plupart. " -" La plupart ? Qui d'autre avez-vous emmené ? " -" Que des youpins. " -" Vous disiez la plupart… " -" Ouais, bon, j'ai dit la plupart mais c'était que des youdes. Ils étaient du mauvais côté, tu vois. Deux fois plutôt qu'une. Hein ? Si on va par là…Tu piges l'astuce ? Des youdes… En zone occupée… Hein ? " -" Très drôle. " -" T'es pas obligé de rigoler, on est en république. " -" Mais des Juifs, vous en avez passé beaucoup ? " -" Encore assez pour moi. " -" Combien à peu près ? " -" A peu près trois. " -" Trois voyages alors ? " -" Ouais, trois voyages, mais la même nuit. La nuit où que j'ai manqué y laisser ma peau. " -" Pourquoi la même nuit ? " -" A cause de Marcel ; d'habitude c'était lui le passeur, moi je faisais que le rabatteur. C'est lui qui faisait les contrats. C' t'un sentimental Marcel. Les youdes, c'était un pépé et une mémé avec leur petite-fille, ils avaient dit à Marcel qu'y voulaient pas se séparer et qu'y voulaient passer ensemble. Marcel s'est laissé faire. A peine s'il a pris un supplément pour l'extra. " -" Elle coûtait cher la balade ? " -" Dis-donc ! C'est pas des trucs qu'on demande, ça. Cher ! Cher ! Qu'est-ce que ça veut dire, cher ? Six mille balles par personne tu trouves que c'est cher, toi ? Ben pas moi. Non mais, faut arrêter d'être con, des fois ! C'est notre peau qu'on risquait quand même. Ça a pas de prix une peau. Surtout pour sauver des youdes. Déjà bien beau qu'y nous trouvent, ceux-là. Pis j'ai failli crever, cette nuit-là, alors hein ? " Esteban, lui, refusait de faire courir trop de risques aux " politiques " en les convoyant par groupes, facilement repérables, il les faisait passer un par un à quelques jours d'intervalle et ne voulait pas d'argent pour ça. Il affirmait que la liberté n'a pas de prix. Des périls qu'il bravait, il n'en parlait pas. Riton boudait, c'était visible. Il sentait bien que quelque chose avait tourné court. Il se demandait si tout compte fait c'était pas une tantouze, l'Espinguoin, avec ses états d'âme sur le fric et ses horaires à la noix pour channer un coup de blanc. Il lui avait foutu en l'air sa belle histoire. L'avait presque plus envie de la continuer maintenant. Il s'était levé aussi dignement que possible de sa boîte en bois en s'y reprenant à peine à trois fois. Debout près de l'eau il tournait ostensi- blement le dos à ce fâcheux et s'occupait à trempouiler sa ligne au bout de laquelle il n'y avait toujours pas d'hameçon. Mais derrière lui, Juan demandait : -" Pourquoi ce n'est pas Marcel qui les a fait passer ? " Décidément, non ; il n'avait plus le cœur à raconter, Riton. D'un ton rogue, sans se retourner, il répondit, lapidaire : -" Ce jour-là y pouvait pas, y mariait sa fille. " -" C'était quand ? " Tiens ! On dirait qu'y s'intéressait vraiment, finalement, le trompinetteur fou. Riton, c'était pas le mauvais cheval, puisque l'Espinguoin manifestait des lueurs d'intelligence, il voulait bien raccrocher les wagons et lui narrer le reste de la saga. Alors, il lâcha sa canne à pêche, lui fit de nouveau face, et, les deux poings sur les hanches parce que ça donne l'air avantageux : -" M'en cause pas ! C'était l'hiver 41. Qu'est-ce qu'il caillait, nom d'un chien ! Remarque, d'un sens c'était pas plus mal, les Boches aussi avaient froid. Y se planquaient du mieux possible dans leurs casemates, y nous foutaient la paix pendant c' temps que j' ramais. " -" Pourquoi ne pas les avoir emmenés tous les trois ensemble ? " -" Parce que c'était pas une gabare, ma barque et qu'elle pouvait pas porter plus d' deux personnes d'un coup. " -" Mais votre copain, là… " -" Marcel. " -" Oui, Marcel. Il faisait pareil ? " -" Il faisait pareil, quoi ? C'était lui le passeur, j' t'ai dit. Le passeur officiel, quoi. " -" Justement : lui aussi faisait plusieurs passages par nuit ? " -" Sûrement pas, l'était pas dingue. Il avait une grande barque, même qu'y transportait des fois cinq personnes d'un coup. " -" Et alors, pourquoi n'avez-vous pas pris sa barque. " -" Tu peux pas comprendre. Une barque c'est sacré. T'y touches pas. Ça s' prête pas. Tu prêtes ta femme si tu veux, mais pas ta barque. " -" Mais puisque vous deviez le remplacer, il pouvait bien… " Ça y est ! V' là qu' ça le reprenait, ses vapeurs de chochotte ! Y comprendrait jamais rien aux choses, c' te créature. -" C'est pas Dieu possible, faut que j' te l' dise comment, qu'une barque ça se prête pas ? Ça se prête pas, c'est tout. " -" Dans ce cas-là, il valait mieux attendre qu'il ait fini de marier sa fille, non ? Il aurait fait le passage lui-même. " -" Pis quoi encore ? Pour que les youdes y z'aillent voir ailleurs et qu'on paume le fric ? On n'était pas les seuls sur le terrain, je te signale. " -" Ah, bon ? " -" Ah bon, ah bon ! T'en as d' bonnes ! Ici on dit si c'est pas toi qui le prend, ce s' ra un autre. Tant qu'à faire, si c'est du bon, je préfère quand c'est moi qu'y l' prend. " -" Du bon, est-ce que c'était du bon, si vous me dites que vous avez failli vous faire tuer ? " -" Là, t'es dans l' vrai. Si j' m'en serais pas sorti, je m' demande à quoi qu'elle m'aurait servi, ma part. " -" Quand est-ce que ça s'est gâté ? " -" Au troisième voyage. J'avais déposé la mémé et la gamine de l'autre côté et pis j'étais revenu chercher le pépé. J'en avais marre j' te jure. Je sais pas c' qui s'est passé, l'aurait p' têt pas fallu faire autant d'allers-retours, ça leur avait mis la puce au poitrail aux Boches tous ces mouvements. Z'avaient beau avoir froid, les verts de gris, y z'étaient pas mabouls. J'étais à peine déhalé, j'avais pas fait dix mètres avec le pépé, oh ! malheur ! voilà les sirènes qui gueulent, que j'entends cavaler les soldats sur la berge, que tous les projecteurs s'allument. Ce raffut qui f'saient ! Moi je ramais comme j'ai jamais ramé pour sortir des lumières mais avec le pépé qui s'était mis à gigoter dans tous les sens, vas voir que j'avançais pas ! Et pis les v' là qu'y tirent des rafales, au p' tit bonheur la chance, les Teutons. Zim ! zim ! zim ! Oh ! Garçon ! Les balles qui v' naient siffler aux oreilles… Et l'autre, le vieux qui s' met à gueuler, qu'essaie de s' mettre debout, qu'y m' dit d'aller plus vite. Plus vite ! Non mais des fois ! Et moi que j'avais les bras coupés par la fatigue et par la trouille. Pasque bon, hein ? J'ai pas honte de l' dire, j'avais la trouille, quoi. Et les chiens, leurs clébards qu'y z'avaient lâchés à c' t' heure. Oh ! les sales clebs ! Y nous avaient bien repérés, va ! Un flair, ces bestiaux ! Et les sirènes, et encore des rafales, et les Boches qui suivent les chiens, qu'arrivent sur nous. Et le vieux ! Le vieux ! Y s'était accroché à ma veste et y me s' couait, y me s' couait. Un vrai berlot. " Plus vite ! Plus vite ! " A moitié d' bout qu'il était. La barque qui tournait en rond. Alors j'ai fait ni une ni deux, j' l'ai flanqué à la flotte. " -" Quoi ? Qu'est-ce que vous avez fait ? " -" J' l'ai foutu à la Loire, tiens ! Tu l' croiras pas, y s'est raccroché au bord de la barque, que j'ai manqué chavirer d'un coup. On s'imagine pas, les vieux, mais y sont teigneux des fois. J'y ai tapé sur les doigts avec la rame pour qu'y lâche. Mais y lâchait pas ! Les yeux qu'y roulait ! Et y gueulait encore comme si j'avais eu besoin de ça en plus. " J'vais m' néyer, j' vais m' néyer ! Ma femme ! Ma p' tite fille ! J' veux pas les laisser ! " qu'y criait. Non mais j' te jure ! Comme si moi j'avais pas une famille aussi. " -" Vous avez jeté ce vieil homme dans l'eau glacée, au milieu des remous ? " -" J'avais fait mon boulot. Ils auraient pas dû insister pour passer tous les trois le même soir. " -" Qu'est-ce que vous avez fait, après ? " -" Ben j 'l'ai assommé, y avait pu qu' ça à faire. " -" Et puis ? " -" Pis j'ai ramé vers une passe que j'connais, j'avais le courant pour moi. " -" Et c'est comme ça que vous êtes vivant. " -" Ben oui, comment que j'te causerais sinon ? " Il s'essaya à rire de sa fine boutade, mais ça ne passait pas bien parce que l'autre, l'Espinguoin, il était devenu tout pâle, pis il avait l'air furax, il lui fonçait dessus en brandissant sa trompinette qui brillait dans le soleil comme pour lui en filer un coup sur la tronche. Qu'est-ce qu'y braillait ? S'il arrivait à dormir sans faire de cauchemars ? S'il pouvait se regarder dans une glace sans dégueuler ? Il était mou d' la coiffe, ce mec ! -" Eh ! Oh ! C'était qu'un youde, quoi ! " -" Un youde, un youpin, un rosbif, un espinguoin, un polack ce sont des hommes, fumier ! Et les femmes, en face, qu'est-ce qu'elles sont devenues ? Qu'est-ce qu'elles sont devenues ? " Riton reculait, effrayé. -" Mais j'en sais rien, moi. J'les avais fait passer, non ? " L'autre ne voulait rien entendre, il s'avançait sur le pêcheur, son saxophone levé à bout de bras en rugissant. -" Vous l'avez noyé salopard ! Vous l'avez noyé ! " Riton reculait toujours. C'était bien sa veine ! Un branque ! Il était tombé sur un branque. Un gros pédé d'étranger branque. C'est qu'il lui flanquerait la trouille, ce con. La prochaine fois qu'il retournerait à la pêche, y parlerait plus à personne et surtout pas à un Espinguoin. C'est la dernière chose à laquelle il pensa, qu'il ne parlerait plus à un Espagnol, juste avant que ses godillots, à force de reculer, marchent dans le vide. Tout d'un coup au lieu d'être debout sur la berge et d'avoir en gros plan, devant ses yeux, la figure décomposée de Juan, il se sentit partir en arrière, il vit le ciel bleu, des oiseaux qui passaient là-haut, le soleil l'éblouit une fraction de seconde avant qu'il ne bascule complètement et sente le froid de l'eau dans laquelle il s'enfonçait. Il eut le temps de s'étonner du vert glauque de la Loire et de réaliser que c'est ce que voyaient les poissons quotidiennement. Puis il y eut ce choc brutal de sa tête contre quelque chose de très dur et enfin, ce fut le noir total. Penché sur le bord, Juan regardait les dernières bulles d'air qui remontaient du fond. -" Cerdo… Ladrón… Asesino…* " murmurait-il. Il cracha un jet de salive dans le fleuve qui reprenait déjà son aspect habituel. -" Repose en paix, connard ! Buena suerte…** " (* Cochon… Voleur… Assassin… ** Bonne chance) Il revint sur ses pas pour ranger son saxophone en contournant le fatras du pêcheur : la gaule abandonnée près de la veste de treillis du surplus américain aux manches ridiculement déjetées, couchée dans l'herbe, la boîte en bois aux compartiments rangés avec soin qui contenaient les hameçons pour ceci-cela, les vers gris, les blancs, les petits plombs, les fils… Quand il eut remis le Selmer dans son étui, il sortit un paquet de cigarettes de sa veste, en tira une qu'il vissa entre ses lèvres. Il roula son briquet entre ses doigts pendant quelques secondes avant d'en faire jaillir une flamme presque incolore dans la lumière du soleil, approcha de ce feu quasi inexistant le bout de son clope qui grésilla, inhala la première bouffée voluptueusement, retint la fumée dans ses poumons autant qu'il le put avant de la souffler doucement par le nez. Des martinets faisaient les dingues dans le ciel en poussant des cris stridents, la Loire, impassible, poussait ses flots miroitants vers la mer, le goulot de la bouteille de vin blanc, attaché à sa ficelle, continuait de danser joyeusement dans la flotte. Qu'est-ce qu'il faisait beau ce matin ! Il remonta vers l'hôtel. Son saxo battait amicalement le tempo de la marche contre sa jambe droite. Il chantonnait une chanson rigolote que lui serinait grand-père Emile, qui le faisait vraiment rire quand il était petit…. " Tou n'les verrrras plou, les poils de mon cou, j'en ai fait des brrrosses… " Il la chantait avec l'accent castillan, naturellement. Catherine Bastère-Rainotti © juin 2003 Première publication 7 août 2003 - Tous droits réservés. |